Sous nos yeux qui se taisent des armées muettes ne rendent pas les armes

J’ai eu la chance de voir dans le cadre de mon boulot sur grand écran le film « A tes côtés ». Ce film mérite d’être connu. Pour l’instant, c’est un outil professionnel. Mais qui sait… Il mérite tellement une audience plus large ! Pour vous faire une idée, vous trouverez en fin de billet la bande annonce, et quelques liens internet.
C’est parti de lui. C’est à propos d’eux. Et de leurs parents. Et de leurs collègues.
Eux, ce sont des mômes de France, que la société a décidé de protéger. Essaie. Bien, mal : ce n’est, ici, pas le propos.
Car eux, ce sont aussi les éducateurs et les éducatrices qui travaillent au quotidien pour, on dirait, colmater les fissures qui fissurent de toute façon. Ils en chient. Ils en souffrent. Et c’est au fond aussi ce qui les relient à ces parents à ces jeunes. Qui en chient. Qui en souffrent. Souffrance(s) mais pas sous France.

A tes côtés, est un film documentaire. Réalisé par un sociologue. Sur le sujet épineux de la protection de l’enfance (cliquez ici pour en savoir plus).
Une politique publique que dans les téléfilms, on résume souvent par « les enfants de la DDASS« , preuve qu’on est tous à jour dans nos logiciels puisque depuis 1983, ce n’est plus la DDASS. On dit cela d’un air entendu, bien sûr, genre ce serait un monde, ouh là là là non non non, surtout veux pas savoir, veux pas voir. La souffrance, on n’aime pas ça. Sûrement pour cela, d’ailleurs, que les médias, la plupart du temps, évoquent cette protection de l’enfance rubrique faits divers. Dysfonctionnements. Erreurs des institutions. Maladie honteuse.
On parle ici de près de 300 000 enfants en France, l’air de rien.
Et plus. Car des moins jeunes adultes devenus, etc.
A tes côtés évoque celles et ceux qui sont au plus près de ces 300 000 mômes : les éducatrices et les éducateurs.
Et avec, les liens qui se tissent, ou ne se tissent pas. Ou n’en peuvent plus de se tisser. Jettent l’éponge. Les incertitudes, permanentes. Les rides, sur les fronts de tous. Ce boulot qu’on fait chaque jour à l’aveugle, parce qu’on ne sait jamais ce que ça donne, finalement. Les pensées, qui ne restent pas au bureau, le soir.
C’est filmé avec bienveillance. Sans jugement. Sans excès de pathos. C’est filmé bizarrement, d’ailleurs : proche et loin à la fois. Savante distance, sûrement.
Car A tes côtés propose un regard, et ce regard est posé par un sociologue, Bertrand Hagenmüller, le genre de type qui se cogne le terrain, prend le temps, cherche à donner du sens via ce que sa caméra enregistre. Y parvient bien sûr.
Un regard. Des images, donc. Des mots, évidemment : des échanges dans des maisons, chez un juge, dans des voitures, des bureaux, mais aussi en voix-off. Des mots, simples, et aussi, et peut-être surtout… des silences.
La caméra qui s’attarde en fin de phrase, au bout d’un chemin, dans un rétroviseur. Quelques secondes, pas plus. Ces secondes-là.
Certains films nous laissent comme des couillons, après. Au bon sens du terme. Nous sommes bouleversés. On n’a pas senti venir la déflagration. D’ailleurs, ce n’est pas une déflagration.
Ça fait du bien. Mais ça fait mal. Ça fait mal. Mais ça fait du bien.
On se sent coupable en fait. Culpabilité chaude. Coupable de faire comme si de rien n’était. On n’a rien vu d’incroyable, pourtant, c’est pas du jamais vu, ce film, et on se sent même chanceux, d’avoir vu ce que ce documentaire montre, au point qu’on aimerait fissa sortir dans la rue, choper un à un soixante millions d’habitants environ pour dire, eh, vous, là, vous qui gueulez comme putois, qui tapez du fonctionnaire, qui râlez sur à quoi servent mes impôts, eh bien, je vais vous dire, moi, à quoi ils servent.
Et là, hop, vous balancez le pitch, moins coupable soudain. Plus capable. Ce que vous avez appris, vous le saviez bien sûr, vous le deviniez, le sentiez, c’est comme ce que l’on imagine tout ce que l’on ne veut pas voir, dans les maisons de retraite, les hôpitaux, les maisons isolées, derrière les fenêtres allumées des vies qui s’éteignent ou qui sont déjà éteintes, une main tendue à même le trottoir et tant d’autres choses moches que ne voient plus nos yeux qui ne voient que des enseignes qui clignotent.
Ce film montre ce qui est d’ordinaire invisible. Un invisible que nos yeux s’efforcent de créer, de maintenir à distance, cachez donc ce sein que je ne saurais voir… Un faux invisible. C’est là, ici, chez nous, de l’autre côté de la rue. Tout à côté. Juste à côté.
Et ces fonctionnaires qui fonctionnent se battent, seuls bien souvent, parce que comme le dit une jeune fille de 14 ans enceinte qui ne connaîtra jamais son enfant puisqu’il sera confié… à la protection de l’enfance :  » Il faut aimer pour protéger, non ? « .
Et c’est tout ce lien, alors, qui est interrogé par ces 68 minutes, rappelons-le, destinées à la base aux seul(e)s professionnels.
Certains films sont réellement des documentaires. Ils nous documentent. Sans le strass du « vu à la télé », sans le fard, sans l’intention mauvaise, au contraire. Parfois même on rit.
Certains films montrent à pas de velours et ce qu’ils révèlent n’est pas dans le film. Certains films suggèrent.
Et nous, derrière, on a la larme à l’œil, de l’affection pour ces mômes, ces éducateurs, et même ces parents, débordés, dépassés.
On comprend mieux, soudain, comme c’est usant, difficile, injuste, sans fin.
Sur les chemins cabossés des âmes paumées dans des vies qui ressemblent à des costumes fripés et trop larges, des femmes, des hommes se battent, essaient, agissent, sans la ramener, impuissants et indispensables.
Certains films donnent envie de dire merci à ces armées cachées qui labourent des terrains minés et veillent sur d’autres qu’eux.
A tes côtés est de ces films-là.

Le pitch

David,Delphine, Yannick et Élise sont quatre éducateurs de la protection de l’enfance qui accompagnent des jeuneset leur famille, dans le cadre de mesures de placement ou de soutien ponctuel. «Courroies de transmission », « bouées de sauvetage », « facilitateurs », ils tentent de garder le cap, jour après jour, auprès des enfants et de leurs parents… quoiqu’il arrive…à leurs côtés.Si chacun d’eux est responsable d’une trentaine de situations, la caméra se focalise sur un seul de leur suivi. Immergé dans leur quotidien, le spectateur suit l’évolution de ces accompagnements sur plus d’une année, partageant les espoirs et les doutes des professionnels et des enfants : Yannick saura-t-il éviter à Léo la prison à l’approche de sa majorité? Elise arrivera-t-elle à trouver une famille d’accueil pour que Cordélia,14 ans, accouche sereinement ? David pourra-t-il convaincre le juge que la famille B. est en mesure d’accueillir à nouveau ses enfants? Etc. A travers ces récitstouchants et singuliers, se tisse l’histoire de la protection de l’enfance et l’art de l’accompagnement éducatif. Loin des jugements hâtifs et des fausses évidences, A tes côtés, pose un regard complexe et tendre sur un monde le plus souvent méconnu du grand public.

EN SAVOIR PLUS SUR LE NET

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