Vulva

J’aurais aimé le goût des fruits, je crois.

Le corps avait été retrouvé près du grand saule, non loin de la niche d’un chien mort depuis longtemps, derrière la maison que plus personne n’habitait depuis le grand exil. Sauf moi. Mais je dois le reconnaître : je n’y habitais pas vraiment. J’y venais de temps en temps, mais régulièrement. Je m’y posais quelques jours, avant et après la saison. J’y laissais quelques affaires.

Je n’aurais jamais imaginé qu’un corps puisse reposer là. Tout le monde ou presque était parti. Ils étaient quoi ? Une dizaine, dans le coin. Les fermes avaient crevé les unes derrière les autres. Les écoles et les cafés avaient suivi. Les carrières avaient lancé le mouvement, d’abord en ouvrant le site, au milieu de nulle part, puis en le fermant, laissant une gueule béante dans la colline, des ferrailles, des baraques vides, des tonneaux. Indécent. Rien de durable dans ces mâchoires qui viennent croquer la terre pour d’autres constructions, des maisons et des familles qui viennent le temps de la purge et puis s’en vont, balancier infernal qui produit une richesse qu’on ne voyait jamais, en tout cas pas ici, exportée qu’elle était, loin, ne laissant que des herbes sèches et des orties à la fin. Parfois, en me promenant, j’aime me promener, regarder les arbres, écouter le vent dans les grenouilles, je tapais dans une pierre ; sûrement le vestige nu d’une maison qui avait été érigée ici, sûrement. Les arbres dessinaient des rues que l’on n’avait plus le loisir d’arpenter. Pourtant, j’aimais cet endroit. Il me ressemblait. Une friche. Mais jamais je n’aurais pensé y trouver, un jour, presque sous mon nez, un cadavre humain. Encore moins dans cette position, finalement indescriptible. Encore moins celui d’une femme. Encore moins celui d’Edith. Les marques de cigarettes, dont on aurait dit qu’elles étaient encore fraîches tellement elles luisaient, avaient tracé un mot au-dessus du pubis et ce mot était vulva.

Edith, je la connaissais. Pas trop mais assez bien. Je m’explique : elle vivait à quelques centaines de mètres de là, dans une vieille ferme. Elle y élevait des poules et des canards, des lapins, une vache, un âne et, bizarrement, 17 chats. Elle y tenait un potager, le plus beau de la région, et elle se fournissait en cigarettes et en alcools en échangeant ses produits. Un restaurateur passait régulièrement. Cela lui convenait.
Edith était une femme étrange, biscornue, qui fut naguère une belle femme, c’est sûr. Aussi loin que je me souvienne, elle était seule, boitait, regard acier, c’est d’ailleurs la seule personne avec qui j’ai eu des échanges ici, les doigts jaunis, plutôt silencieuse sauf quand nous faisions l’amour. Terme un peu exagéré : deux bêtes, deux fauves, deux sauvages, réunis par les pulsions retenues et soudain la digue qui lâche. On s’en accommodait. Du fait des saisons, on attendait si besoin. La paix revenue, nous parlions. Un peu. Quelques bribes. Épaisses quand même. Surtout elle. Il y avait du poids dans ces mots. Tant que je n’avais rien à dire. Je haussais les sourcils, au mieux.

Nous n’allions jamais dans sa maison. Elle en avait honte, je me demandais où elle dormait, mangeait, se lavait : chez moi, seul l’extérieur vaut le coup. Elle s’oubliait, bien sûr, montrant la cour impeccable, le jardin méticuleux, les abris pour animaux nettoyés et propres. Puis grimaçait, grinçait comme un vieux meuble plutôt, montrant du bout du nez la maison. Une fois j’y étais allé, et effectivement, rien à voir. Tout y était emmêlé : meubles, déchets, papiers, restes de bouffe, araignées, crasse, eau de pluie, suie. Une poubelle. Qui pourrissait. Comme si elle ramenait tout depuis l’extérieur. Vengeance ? Rancune ?

Un jour, elle m’avait demandé d’aller fouiller dans les bureaux de l’aide sociale. Elle voulait savoir ce qu’il y avait d’écrit. Elle m’avait donné son nom, Carceres, et son prénom, Edith. Sa date de naissance, que je lui avais demandé de répéter plusieurs fois tellement je la pensais plus âgée. J’étais allé en ville, j’avais forcé la serrure sans trop de peine, bénissant ce pays où l’on accorde si peu de soin à ses pauvres qu’on ne s’alarme pas d’une éventuelle intrusion. Je m’étais baladé là-dedans un bon moment, où dans des armoires, un fatras ahurissant de dossier régnait. J’avais fini par trouver le sien, à la cave, poussiéreux, taché, de fait, la dernière visite remontait à 17 ans arrière. Je n’avais retenu qu’un mot dans ce qui était écrit, parce que je ne comprenais pas, et parce qu’il m’avait intrigué : syndrome de Diogène, souligné en rouge, trois traits épais.

J’avais dormi sur un banc, j’étais allé à la piscine pour me laver, et j’étais allé à la médiathèque. Pendant des heures, dans des bouquins, sur internet, je m’étais renseigné sur ce fameux syndrome. Au final, j’avais décidé de ne pas lui en parler. A mon retour, je lui avis juste donné deux – trois pages, d’un autre dossier d’ailleurs, elle avait lu sans rien dire, et avait jeté les feuilles dans la maison. Ce n’était jamais revenu sur le tapis.

Oui, elle avait été une belle femme, c’est sûr, même là dans son enchevêtrement de bras et de jambes la panse ouverte et dessous écrit Vulva. Même avec tout ce que son existence lui avait tapé dedans. C’est un corbeau qui l’avait trouvée. On ne savait depuis combien de temps elle était là au juste. Les yeux étaient partis depuis longtemps et les oreilles picorées laissaient une langue pendre curieusement, attaquée elle aussi mais fièrement brandie, presque bleue. Les cheveux étaient plus longs, l’index tendu vers la maison, pas la sienne, la mienne, mais après coup, on donne toujours du sens à des signes qui n’en sont peut-être pas.

Les flics m’avaient attendu avec leurs yeux de c’est toi le suspect. J’avais bouffé de l’interrogatoire pendant des jours et des jours, et ils avaient fini par me relâcher. Dans le coin, personne ne s’était gêné. Pour tous, j’étais l’impeccable psychopathe de service. J’avais toutes les références pour, mieux qu’un CV. Sans domicile fixe, saisonnier, connaissant la victime, taiseux, sans alibi… Mais ils s’étaient usés, et ils n’avaient pas trop envie de s’appesantir sur cette sordide fin de vie, alors, quand l’avocat médiatique est venu, m’a parlé en mettant un index devant ses lèvres et m’a fait ressortir en faisant le V de la victoire aux médias, ils ont classé le dossier, disant lancer d’autres investigations.

Elle était morte comme elle avait vécu. Bouffée toute crue. Elle ne m’avait rien raconté mais j’avais toujours deviné, je crois. L’autre corbeau. Albert, son mari. Il l’avait traînée ici, elle disait, et je sentais comme ça avait dû être le cas : Traînée. Par les cheveux. Les pieds raclant le sol comme pour ralentir l’inexorable. Hurlant, peut-être. J’avais 17 ans, je suis sûre qu’il avait donné de l’argent à mes parents. J’ai appris la campagne comme on est forcée d’être forte à l’école, elle m’avait confié, mâchoire tendue, montrant que chaque geste aussi naturel soit-il chez elle, avait en en réalité été forcé, appris mentalement, exécuté des milliers de fois, mais sans le coeur à l’ouvrage. Jamais.

Albert voulait des enfants, plein d’enfants, aucun n’est venu. C’est souvent à ce moment-là qu’elle pleurait. Un râle profond, sans larmes, comme si elles avaient toutes été vidées alors qu’elles n’étaient jamais sorties, nourrissant ses viscères d’acides qui lui avaient permis de ne jamais devenir la grosse merde qu’Albert décrivait. Eructait. Salivait, la glotte remplie de vin et de bière, de fiel, dents en moins, dents jaunies de tabac mauvais, les mains ensanglantées. Il tapait.

Ça m’aurait plu d’avoir des mômes, disait-elle, mais pas avec lui. Ça non. De toute façon, il trempait sa nouille dans tellement d’endroits que sûrement il en avait, des mômes, elle sifflait. J’aurais aimé le goût des fruits, je crois. Et puis il était mort. Ou plutôt, il avait disparu. Mystère entier. Tué par sa « femme » ? Victime d’une bagarre, d’un trafic ? Pas mort ? Parti ailleurs ? Aucun corps n’avait été retrouvé, aucune trace de lui ensuite, aucune déclaration. Mais cela n’avait inquiété personne. Elle avait alors soigné ses bleus, ses fractures. Ses yeux avaient repris un peu de fibre et ses paupières un peu de soleil, sa voix un peu de mots. Elle avait retrouvé le plaisir de l’eau qui nettoie, mieux que la même eau qui panse les plaies. La rivière coulait des jours heureux dans son lit de verdure. Sa peau rêche avait retrouvé de la souplesse. Les brûlures devenaient les points mystérieux d’un corps, rien à voir avec le noir des lettres de Vulva.

J’étais resté longtemps à la regarder, même démantibulée de partout. Longtemps. Je ne la connaissais pas vraiment, en fait. Il y a des gens, on les devine, on sait. C’est tout. Nos ébats, c’était à peu près tout. Quelques sursauts de vie déposés comme une bûche dans la cheminée. Je venais peu, et une fois assouvis, nous étions si distants que nous n’allions guère plus loin. A certains moments, elle venait s’asseoir sur le muret près de la maison, elle le nettoyait de ses mauvaises herbes, et je la suivais. Nous allions dans la grange la plupart du temps, quand ce n’était pas trop loin et que les arbres alentour nous suffisaient. Bien sûr, j’avais repéré la cage. Une grande cage. Des chaînes. Elle y fermait les yeux, serrait les poings, soufflait, confiait : oui, des fois, il me mettait là-dedans, avec une écuelle, une écuelle !

J’ai quand même suivi l’index, avant que les flics et les médias ne me tombent dessus, avant que les réseaux sociaux ne m’en foutent plein la gueule, avant que des millions de femmes fassent de moi le nouveau symbole des violences, moi si attendri par cette femme brisée comme une pâte pas taillée pour cette vie, moi si pacifique au point que partout où j’allais, je préférais partir quand je sentais les tensions monter telles des soirs d’orages, moi qui n’avait jamais oublié.

J’ai suivi l’index, je suis entré dans la maison, et j’ai fini par trouver le cahier. Les cahiers. Toute une boite de cahiers, cachés sous une pierre, cachée sous un reste de plancher, enrobés dans un joli tissu jaune. J’ai tout lu, bien sûr. Vulva était le nom qu’elle s’était donné. Le mot qu’elle avait écrit sur son corps. J’ai fait comme elle avait demandé. Le tracteur qui lui avait roulé dessus, qu’elle avait déclenché je ne sais comment, j’étais allé le brûler dans les carrière. Et près du mur, j’avais tracé une croix, une petite croix. J’y reviendrais souvent. Avant et après les saisons.

Ambiance sonore

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