Belinda

Là-bas, au fond du café. Silhouette. Des cheveux qui dépassent d’un manteau, des mains posées sur une table, un verre de bière, deux boucles d’oreilles, des yeux sans le vague. En venant, ses bottes scandant le bitume commme un énervement, elle a décidé que si on le lui demandait, son prénom serait Belinda. Elle se doute bien qu’on ne le lui demandera pas et elle sourit à l’idée du respect qu’elle éprouvera pour celle ou celui qui oserait l’aborder.

Ce soir elle a les tripes nouées ; vendredi peut-être, la fatigue de la semaine, la mauvaise bouffe, les clopes, les verres d’alcool. Ou rien de tout ça. Il y a belle dans Belinda et cela lui suffit. Peut pas plus. Elle aimerait éprouver du désir , elle se souvient avoir pensé cela devant la glace dans l’appartement. Elle a souvent des vendredis soirs patauds, avec toute une semaine qui vient se déposer au pied du lit. Elle a hésité, d’ailleurs.

Sortir. Dormir. Elle a fait comme souvent. Les deux. Sans manger. Elle s’est juste douchée pour éloigner un peu la crasse, et se réchauffer aussi, elle s’est allongée nue sous la couette, s’est mise à somnoler sans dormir tout à fait quoi que se réveillant une bonne trentaine de minutes plus tard, s’éveillant parfaitement éveillée maintenant, la faim, le froid, la peur, alors la descente des escaliers, habillée comme c’était venu.

Belinda est entrée dans un pub. Bien sûr les regards quand elle est arrivée. Bien sûr la musique en fond. Bien sûr quelques voix qui s’élèvent. Tout ce cirque. Elle se rend compte qu’elle n’aime pas la ville. Elle prend une bière, pleure dans sa mousse, seule, si seule, même pas envie de jouer des pouces sur les réseaux. Belle lurette que plus personne ne se parle, l’on se noie, l’on se montre, entre deux taré-e-s qui vont s’escrimer à tout enlaidir.

Belinda comme une riposte à la crasse qui n’est partie de sa peau, qui la lui colle comme une sueur,
Belinda comme un sourire qui ne se voit pas, qui ne s’adresse pas, chacun ses écouteurs les yeux rivés sur les écrans, au point de ne même plus se voir soi-même. Mais pas elle et pas ce soir. Belinda se voit. Elle a pris place face à un grand miroir dans lequel elle entend les voix trop fortes, les mains qui tanguent, les regards qui la déshabillent. Elle ne s’en amuse pas, au contraire. Elle est un maquis.

D’ailleurs, elle prend un café, avant d’aller fumer une cigarette dehors, d’y croiser quelques autres, d’y être rejointe par quelques uns. Son pied à plat contre le mur, une main dans les poches, l’autre qui tripote la clope. Elle regarde la ville grise trouée de ronds oranges, devine les toits ou longe des yeux les immeubles.
Un type plus que les autres la mate. Elle ne soutient pas ce regard, se laisse regarder, on est dehors dans la rue, après tout. Elle sait son manteau noir, ses rides violacées, ses yeux délavés. Et alors elle comprend pourquoi Belinda. Pourquoi ce soir. Pourquoi ici. Pourquoi un vendredi.

Elle ne plonge pas dans le passé, non, elle se rend juste compte qu’elle s’y vautre depuis des heures en cherchant à le fuir sans le savoir. Maintenant elle l’accueille, c’est pas moins léger mais c’est moins lourd. Le type a dû sentir queque chose car il avait esquissé un mouvement et il n’est plus là, comme s’il avait reculé, comme s’il s’était enfui lui aussi. Ils s’enfuient tous, toujours, pensait Belinda, qui savait pourquoi elle pensait cela.

Sa clope finie, elle avait posé sa main sur son ventre à la recherche d’une trace de l’enfant qu’elle n’aurait jamais. Dans les médias, sur le net, sur les affiches, on en parle comme ça, à la manière de maintenant, en sigle. IVG. Il y a des pour, des contre et elle se sent au milieu de ce nulle part. Il y a six ans. Jour pour jour. Elle courait heureuse dans une autre ville, elles se ressemblent toutes finalement, il faisait forcément beau puisqu’elle avait vérifié le test une fois, deux fois, dix fois, faisant marrer la pharmacienne, la fossette toujours plus large.

Enceinte. Elle était enceinte.

Elle pianotait des doigts sur son bureau en attendant de pouvoir rejoindre les bras de Lucas, qu’il l’envoie en l’air, qu’elle vole au milieu des nuages. Elle avait couru. La claque fut très soudaine, très violente, elle s’était retrouvée cul par terre, il s’était confondu en excuses, je ne sais pas ce qui m’a pris. C’était déjà fini.

Le lendemain, elle menaçait la fille badgée d’une clinique de le faire elle même si on ne le lui faisait pas. L’enfant avait été enlevé comme une épine.

Elle se souvient maintenant qu’elle avait regardé l’état de son compte en banque. Elle paie ses consommations. Rentre. S’endort. Le type ressemblait à Lucas et tout avait dévalé comme une lave. Il n’aurait pas dû.

Le petit et le grand

C’est la récré, en ce jour de rentrée dans le grand collège pour les petits sixièmes. Les dégourdis cavalent et crient, libèrent de l’énergie, effacent peut-être les appréhensions de la rentrée, où, tout simplement, sont à l’aise déjà. Ce n’est pas le cas de tous.
Par exemple lui. Il est petit, ce garçon tout en blond. Il se tient dans un coin de la cour, vision panoramique. Il est comme réfugié là. Seul. Tout seul. Si seul à côté de celles et ceux qui cavalent et qui crient. Si petit.
Par exemple bis, lui. Il est grand, ce garçon tout en brun. Dépasse d’une tête au moins tout le monde. Lui, il se tient dans un autre coin de la cour. Il scrute pendant que les autres en bandes cavalent et crient.
Comme le petit, le grand et seul. Ils affichent l’air digne et vaguement triste qu’affichent celles et ceux qui, un jour, dans l’inconnu se trouvent plongés.
Ils sont seuls, l’un et l’autre. Le petit porte comme il peut son chagrin, ou sa peur, ou sa solitude soudain tombée si peu de temps après les vacances. Il regarde à la manière dont on ne voit rien, ou dont on ne veut pas voir. Il serait drone, à peine il verrait sa silhouette pendant que les autres, en bandes, courent et crient.
Et donc il ne voit pas le grand qui, lui, a vu le petit et s’approche doucement. Lentement. Pas prédateur. Échalas dégingandé tout entier à son désir de se sentir moins seul, pendant que les autres, en bandes, jouent et crient.
Le grand rejoint le poste de garde du petit. Calmement, il s’assoit  à côté de son compagnon d’infortune. Il ne se passe rien au début, puis quelques mots s’échangent, puis les regards suivent et d’autres mots arrivent. Ils ne sont soudain plus seuls, ni l’un ni l’autre.
Et quand sonne la sirène disant on rentre en classe, l’un et l’autre se lèvent. Ils marchent. Côte à côté. Ensemble. Pendant que les autres, en bandes , viennent se garer à leur tour. Ce qui a changé ? Ils sourient. Rentrée.