Une âme s’en est allée

Aujourd’hui ou demain, cela fera déjà une semaine.
Nous ne le savions pas. Il n’était pas question de disparition. Encore moins de disparition inquiétante.
Et puis tout s’est enclenché / déchaîné. Un vendredi. A 15 h 50.
Nous n’aurions jamais pu imaginer. Qu’un geste au-delà du réel nous plongerait dans cette réalité-là. D’une irréelle réalité.
Une âme s’en est allée. Une personne âgée a dit stop. Stop à sa vie. Stop à cette merde de fin de vie. Stop à cette saloperie de crise sanitaire. Stop parce que malgré ses proches, l’isolement était tel que supportable il ne l’était plus. Les clopes ne suffisaient plus. La télé ne suffisait plus. Les apéros ne suffisaient plus. Les chansons et les livres ne suffisaient plus.
Une âme s’en est allée et son corps est invisible.
Le voilà l’étrange sablier dans lequel on se retrouve propulsé.
A arpenter les rives et les ronces, l’oeil gris, le froid grinçant.
A arpenter un peu bêtement. Est-ce ici ? est-ce là ? Est-ce tout près ? Est-ce déjà loin ? Est-ce si important ? Est-ce que ça ne l’est pas ?
A répondre à ces étranges questions qui ont fait leur entrée dans l’horizon : alors ? des nouvelles ?
Oui. Non. Il n’y a pas toujours les mots pour dire ce dans quoi on est au juste entrés, nous les pas partis que nous sommes, les toujours là que nous sommes. C’est un temps suspendu, du deuil et du pas deuil qui s’installe chaque matin, un temps du souvenir et du futur suspendu, pendant que la vie continue.
Alors se dire que c’est mieux comme cela.
Alors regarder l’enfant qui vient de naître, ses soixante centimètres, et tout miser sur les 21 grammes. L’âme s’en est allée. L’inventaire sera vaste. Très vaste. Il reste tant à découvrir, à partager, tant à se réunir et à témoigner. Tant à rire et à pleurer.
Un compte à rebours a commencé. Un autre. Le nôtre.

Semaine 3

Petit matin / janvier 2022.
La ville dort encore / S’éveille doucement. Premiers cliquetis. Lampadaires dans les branches. Il reste encore un peu de brume. Une heure des possibles, des encore un peu trop tôt et des déjà un poil trop tard. Lundi est là. Semaine 3.

Cyber m’était conté

Je m’en souviens très bien, des débuts « de l’internet ». C’était un printemps, une fin d’hiver, c’était pas encore cyber. Les premiers mails, les fax depuis un ordinateur, le bruit du modem, les premiers blogs, les moteurs de recherche. Eh bien sache le jeune que c’était il n’y a pas si longtemps et que nous autres, les vieux, on a l’impression que c’était il y a une éternité.
Ce qu’est devenu « l’internet du monde », ce que l’Homme en a fait, c’est pas tout à fait ce à quoi nous nous attendions à l’époque, nous autres pionniers qui nous nous ignorions.
L’utopie a vite valsé.
Le mercantile a vite percuté.
L’univers s’est recroquevillé.
On marche dans la nature, on se retrouve dans une galerie marchande.
On est dans le désert et on arrive à Dubaï.
Je me souviens très bien des premiers blogs.
Il s’y passait des tas de rencontres, il y avait une frénésie à lire les autres et à débattre. A produire. A Partager.
De parfaits inconnus débarquaient soudain chez moi, certains y restaient, d’autres s’en allaient, parfois ça restait et puis ça s’en allait, parfois ça s’en allait et puis ça revenait.
Nous construisions ensemble quelque chose dont on se fichait bien de savoir vers quoi ça allait embarquer puisque nous pensions que le numérique était une corde de plus. A notre arc. Pas autour de notre cou.
Facebook n’était pas encore né. Google balbutiait.
On se retrouvait là, un peu comme dans la maison Bleue, celle sur la colline, où l’on ne frappe pas.
On fumait des pipes sans tabac et sans fumée autour d’un feu qui n’était allumé que dans nos corps et nos esprits.
Nous étions trentenaires, nous rêvions, nous vivions.
Il se passait quelque chose.
Quelque chose de frais, de nouveau, d’assez épatant même.
Une liberté. Une liberté d’expression inconnue jusque là, en tout cas pas de de cette façon. Un enthousiasme.
Parfois, le village monde nous claquait au visage. On découvrait qu’un tel était au Canada, un autre en Afrique, et qu’on nous lisait en Australie. Le truc de dingues. Wikipédia était déjà en place, comme une immense fenêtre partagée sur le savoir pour tous.
Oui, elle avait de la gueule, cette utopie. Tout le monde n’était pas toujours courtois, y’avait des neurones qui chauffaient, des irritations, des agressions textuelles, mais la meute des haters n’était pas encore née et quand un ouvert claquait son beignet à un fermé, au fond, cela s’équilibrait.
Cet internet-là a duré une petite dizaine d’années.
Des liens se sont noués. Y compris dans la vraie vie. Quelle choc quand on voit en vrai celle et celui avec qui, déjà, on partage tant de choses sans ds’être jamais vus. Mais en se reconnaissant. Par delà les tuyaux.
Curieusement, je crois bien que c’est le référendum européen qui a sonné le glas de cette atmosphère. En 2005. Il y a clairement eu un avant – on se passionnait comme des dingues pour cette Europe là ou cette Europe-ci, une citoyenneté s’inventait, ou se réinventait – et un après. Un coup de barre non du fait du vote en lui-même, mais du fait je pense de toute cette énergie civique mise dans l’aventure.
Des liens ont commencé à se distendre, des débats à ne plus fleurir, et puis la suite on la connaît. Les twitter, Facebook, Microsoft et autres monstres numériques ont fleuri, ont occupé l’espace, façonné les modes de faire et fabriqué leurs algorithmes. Les smartphones sont devenus des ordinateurs de poche. Des appareils photos épatants. Le miniature a peu pris le pas sur nos rêves de grandeur. Comme couvercles sur horizon. Voilà que peu à peu, on s’est mis à voir moins loin, à écrire plus court, puis à ne regarder plus et à écrire de moins en moins, puis à n’écrire plus. Un blog, aujourd’hui, c’est une coquille de noix dans un océan avec à son bord quelqu’un qui parle tout seul. Ou pas.

2021. Quelle drôle de nombre pour une année déjà morte avant même d’avoir débuté, digne héritière de sa précédente.
Nette impression que plusieurs années s’y sont en réalité nichées. 2021 année éprouvante. Nous avons tous taffé, chacun dans son coin, autant que faire se peut.
Le mieux possible.
C’est vrai, quoi : rien qu’à prononcer 2021, tu es fatigué.
On a pris triple dose, comme un air de coupe du monde à l’envers, en mode seringue. Et un, et deux, et trois…
2021, se peut-il que tu aies été une année qui sur un scrabble compterait triple ?
Y’avait de l’usure, en tout cas, j’ai trouvé, sur bien des visages et dans plein de regards. Des rides aux commissures, des regards masqués, écarquillés, écartelés, parfois apaisés. Fatigue et nerfs en pelote. L’imparfait est seyant pour une année singulière.
Maintenant que les informations n’en sont plus.  
Maintenant qu’à quel saint on ne sait plus se vouer. Dans le grand magasin des idéologies chacun pioche. Petites pointures.
Maintenant que toute honte est bue sans vergogne puis arrosée à qui pissera le plus loin.
2022 a d’ores et déjà l’air plus nerveux dans sa prononciation.
Au fond, 2021 n’a pas rimé à grand-chose et 2022… ???
Mais ne disions-nous pas déjà cela, après que 2021 ait succédé à 2020 ?
Deux ans qui semblent n’en avoir fait qu’un et mille à la fois, pendule chamboulée, alors que nous nous apprêtons à la troisième dose.
Une autre salve. Ici et là, ça grince. Pauvre escalier social !
Le sale air de la peur n’a pas fière allure alors que le nucléaire va devenir une énergie verte.
Le sale air de la peur comme gouvernail : l’Homme connaît la musique pourtant, mais il a oublié les paroles.
« Que les pauvres soient notre boussole » a écrit une mienne connaissance en guise de vœux.
C’est arrivé sur mon téléphone aujourd’hui.
J’ai aimé les nombreuses lectures possibles car cette connaissance, je subodore qu’elle est bien sûr allée au-delà de la simple apparence de la phrase et de ces quelques mots.
Pensons à tous les pauvres, oui.
Les pauvres de nous.
Les riches si pauvres.
Les pauvres si riches.
Les pauvres cons.
Les pauvres paumés.
Les égarés de tous chemins et de tous pays.
Les moisis et les jouvenceaux.
Bref, moi, toi, nos voisines et nos voisins, nous cousines et nos cousins, nos copines et nos copains.
Tout le monde se cherche une boussole, dirait-on pendant que braillent dans des langues inconnues celles et ceux qui s’évertuent à croire que la leur est la bonne. Pauvres d’eux !
Pour ce qui me concerne, 2022 est arrivé entre trois frontières et une épaisse brume. J’ai trouvé cela fort élégant.
On trouve son chemin quand même.
Le reste on en reparlera.

16 piliers pour la « Maison France »

Plus ça va et moins j’aime cette façon « dont on nous parle ». Pas seulement parce que bien souvent « on » est un con. Aussi parce que trop est formulé d’une telle façon qu’à la fin, c’est le « petit » qui perd. Je m’explique : Alternatives économiques est une revue que j’aime parcourir parfois, parce que je suis un gros nullos en économie et parce que cette revue m’a l’air du bon côté du curseur de cette « économie ».
C’est-à-dire du côté de la femme et de l’homme. Et quand Alternatives économiques titre son édito avec ces quelques mots : 4 milliards pour aider les pauvres, je tique.
Au-delà du savoir faire journalistique qui m’invite ce faisant à lire l’article, je tique sur ce « pour aider les pauvres ». Je tique parce que cette économie les a pas mal fabriqués, ces pauvres, et parce que la nation française, l’Europe pour ce qui nous concerne, l’ont pas mal enfoncé la tête sous l’eau, le pauvre. Pas de débat d’expert, ici, je n’en suis pas un. Mais de savoir que les prix augmentent de la même façon pour toutes et tous pendant qu’on prive la moitié des français de contribuer à l’impôt « en fonction de leurs ressources », ça me gonfle. La calculatrice qui décrète à combien on est pauvre et à combien on ne l’est pas à bon dos, un peu comme l’algorithme du monde virtuel. Y’a quand même toujours des mains et des cerveaux derrière.

Ce qui me fait tiquer, c’est – déjà – ce « pauvre ». C’est – aussi – ce « aider ». Et c’est – surtout – ce condescendant « aider les pauvres ». 4 milliards « pour » aider les pauvres. La belle aumône que voilà ! Pas de débat d’expert ai-je dit ni d’opposition : ces 4 milliards, juste, c’est que dalle par rapport à d’autres milliards « pour aider les entreprises » ou « pour aider les riches ». Le seul ruissellement que je vois fonctionner vraiment depuis que je suis dans la vie dite active, c’est le covid.
Je n’aime pas cette idéologie de l’aumône, pour tout dire. Gamin, à l’église, je n’aimais déjà pas ça. Quelque chose me turlupinait. Je n’avais pas les mots mais je voyais bien ce type assis à la sortie qui tendait la main et ces femmes et ces hommes qui s’étaient recueillis passer devant lui sans un regard. Rien n’a changé. L’église n’est plus la même, c’est tout.

Alors, comme souvent, je repars dans les fondamentaux. J’aime bien la constitution française pour ça. Elle dit vite et bien les choses (pour les parties qui n’ont pas été triturées entre temps la transformant en indigeste bouillie à certains endroits). Je la consulte d’autant plus volontiers que dans quelques mois, en 2022, on nous demande de remettre une pièce dans le bousin.
Deux pièces, mêmes : élection présidentielle puis élections législatives.

Comme le texte a été « bidouillé » au fil des années, je plonge dans l’édition de 1946, qui me paraît la plus juste et la moins « arrangée ». La plus sage et la plus humaniste. On ne sort pas de trois guerres pour rien !
Ce texte, dans son prémabule et son article premier, dit ceci et dans cet ordre là :

  1. La loi garantit à la femme, dans tous les domaines, des droits égaux à ceux de l’homme.
  2. Tout homme persécuté en raison de son action en faveur de la liberté a droit d’asile sur les territoires de la République.
  3. Chacun a le devoir de travailler et le droit d’obtenir un emploi. Nul ne peut être lésé, dans son travail ou son emploi, en raison de ses origines, de ses opinions ou de ses croyances.
  4. Tout homme peut défendre ses droits et ses intérêts par l’action syndicale et adhérer au syndicat de son choix.
  5. Le droit de grève s’exerce dans le cadre des lois qui le réglementent.
  6. Tout travailleur participe, par l’intermédiaire de ses délégués, à la détermination collective des conditions de travail ainsi qu’à la gestion des entreprises.
  7. Tout bien, toute entreprise, dont l’exploitation a ou acquiert les caractères d’un service public national ou d’un monopole de fait, doit devenir la propriété de la collectivité.
  8. La nation assure à l’individu et à la famille les conditions nécessaires à leur développement.
  9. Elle garantit à tous, notamment à l’enfant, à la mère et aux vieux travailleurs, la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs. Tout être humain qui, en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve dans l’incapacité de travailler a le droit d’obtenir de la collectivité des moyens convenables d’existence.
  10. La nation proclame la solidarité et l’égalité de tous les Français devant les charges qui résultent des calamités nationales.
  11. La nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture. L’organisation de l’enseignement public gratuit et laïque à tous les degrés est un devoir de l’Etat.
  12. La République française, fidèle à ses traditions, se conforme aux règles du droit public international. Elle n’entreprendra aucune guerre dans des vues de conquête et n’emploiera jamais ses forces contre la liberté d’aucun peuple.
  13. Sous réserve de réciprocité, la France consent aux limitations de souveraineté nécessaires à l’organisation et à la défense de la paix.
  14. La France forme avec les peuples d’outre-mer une Union fondée sur l’égalité des droits et des devoirs, sans distinction de race ni de religion.
  15. L’Union française est composée de nations et de peuples qui mettent en commun ou coordonnent leurs ressources et leurs efforts pour développer leurs civilisations respectives, accroître leur bien-être et assurer leur sécurité.
  16. Fidèle à sa mission traditionnelle, la France entend conduire les peuples dont elle a pris la charge à la liberté de s’administrer eux-mêmes et de gérer démocratiquement leurs propres affaires ; écartant tout système de colonisation fondé sur l’arbitraire, elle garantit à tous l’égal accès aux fonctions publiques et l’exercice individuel ou collectif des droits et libertés proclamés ou confirmés ci-dessus.

Je trouve que ces 16 piliers ont une bonne gueule de modernité.
16 piliers pour redonner à la maison « France » l’envie d’y entrer et non d’en sortir, d’y évoluer et non de s’y retrancher ou de s’y fuir, de s’y épanouir, d’y respecter les jeunes et les anciens, les porteurs de handicaps et les moins aisés. 16 piliers pour s’honorer non plus « d’aider les pauvres » ou de « laisser tomber les territoires d’outre-mer » mais pour conduire une action humaniste assez lucide sur la « part » que peut prendre notre tout petit pays dans ce vaste monde. Ce sera déjà bien. Et je peux vous dire que moi, ça va pas me poser trop de difficultés, les moments venus, de savoir quel bulletin je mettrai dans l’urne. Car 1) bien évidemment, j’irai voter. 4 fois. Ni plus ni moins. Me suis pas fait vacciner pour rien !!! et 2) J’ai mes piliers en tête, comme une force souterraine, le roseau plie mais ne rompt pas. C’est bien connu.

Et vous, quelles sont vos fondations ?

Petite bougie démocratique, résiste aux tempêtes !

Premier soir : des chants d’oiseaux. De la terre et du soleil. Une scène et des gradins. Emily au cœur de tout cela. A fleur de peau. Minée en plus : un des musiciens dans le doute s’est abstenu. Covid.
Deuxième soir : n’a manqué que le feu de bois. Il y avait tout le reste dans cette belle salle de spectacle près de Strasbourg. Des mains chaudes et des guitares. Des voix et un accordéon pour célébrer plus que le métissage. Titi en « cerveau » de tout cela. A fleur de peau.
Troisième soir : Des masques et des regards, une salle des fêtes où se comptent et se recomptent les enveloppes et les bulletins, avant que le résultat ne tombe. Une modeste élection dans un village.
Rien ne lie de prime abord ces moments disparates et éclatés dans le temps. Pourtant beaucoup les relie.
Il est des étoiles qui flottent dans les ciels de chacune et de chacun et certains soirs, elles irriguent, d’autres, elles s’étiolent. Certains soirs c’est bonheur. D’autres c’est tristesse.
Si la démocratie était un ciel étoilé, j’y verrais des lueurs qui s’éteignent et donnent l’impression de n’en finir pas de s’éteindre.
Cette « modeste » élection a tellement ressemblé, en fait, ce que l’on voit à d’autres échelles. A ce qui se prépare et se poursuit dans notre pays. Le pays des petits hommes.
Heureusement, dans cette démocratie qui décidément se « joue » de moins en moins dans les urnes mais toujours en terme de voix, d’autres lueurs éclairent d’un tout autre éclat !
Premier soir : Emily nous a dit comme elle souffrait de ce monde et comme malgré elle bataillait pour que du soleil en émerge. Ecoutez Ycare, son dernier album, que perso, j’écris avec Y.
Deuxième soir : Titi avec ses doigts de fée qui ressemblent à un ruisseau nous a dit la main tendue et les regards appuyés que quand les peuples se parlent et s’aiment, on est invulnérable ou presque, quelles que soient les rives où l’on s’attache.
Troisième soir : les regards des « battus » du soir avaient de cette lueur d’une Emily, d’un Titi, de leurs musiciens, de spectateurs conquis. Vous savez, cette lueur qui brille par-delà les subterfuges et les apparences. Cette lueur qui laisse couler la larme pour embrasser le bleu.
J’ai mal à ma démocratie et à la fois bien sûr j’en respecte le verdict, une fois encore. Il y a eu vote. Il y a eu résultats. Mais comme certains autres soirs électoraux, je me dis, dommage, dommage, y’a que des perdants.
Mais il y a des Emily et des Titi, ds anonymes et des engagés, qui viennent heureusement rappeler que oui. Pour, c’est mieux que contre.

Tant de mercis coulent à mes oreilles

Est-ce que les yeux humides d’un grand-père et d’un chef de gare qui voient s’en aller la dernière Micheline et s’installer le premier composteur automatique peuvent expliquer une sensibilité et des valeurs ? Déclencher, quand on est enfant, et que l’on ne comprend pas tout mais que l’on sent que quelque chose d’important se passe ?
Est-ce que ces dizaines d’ouvriers qui attendent le matin dans la nuit de l’hiver le car qui viendra les déposer à l’usine puis un peu après, l’usine fermer, déversant dans le village le mot chômage, peuvent expliquer une sensibilité et des valeurs ? Déclencher, quand on est enfant, et que l’on ne comprend pas tout, le sentiment que quelque chose d’important se passe ?
Est-ce que sous la pluie et le froid, chanter la Marseillaise et le Vol noir des corbeaux ami entends-tu peuvent expliquer une sensibilité et des valeurs, surtout quand c’est ton père qui donne de la voix et du piano devant le monument y compris sous la pluie ? Déclencher, quand on est enfant, et que l’on ne comprend pas tout, le sentiment que quelque chose d’important se passe et que les jours fériés ont un sens ?
Est-ce que ce travailleur venu d’Algérie, le premier du village à l’époque, qui sourit malgré les quolibets qui semblent, mais semblent seulement, lui passer au-dessus de la tête peuvent expliquer une sensibilité et des valeurs ?
Des vertus ?
Une morale ?
Je crois bien.
Les injustices vues de loin ne valent pas celles ressenties de près ; et pourtant, il me semble qu’au final, elles ont une même intensité ? Un même vocabulaire.
L’enfant qui ne comprend pas tout, devenu adulte, continue de ne pas tout comprendre.
Mais le jardin est semé.
Surtout quand dans ce coin de France de l’Est, deux cimetières se font face et se tiennent en respect, bien après les fusils. Un allemand et un français.
Surtout quand dans cette cambrousse, il y a eu des adultes qui n’ont eu de cesse de transmettre à des plus jeunes. Hors l’instruction scolaire s’entend.
Le plaisir de l’ensemble, le goût de l’effort, la confiance des initiatives.
J’ai de la chance.
Tant de mercis coulent à mes oreilles.
(billet inspiré par la lecture de cet article)

Le calme blanc

Le Saint-Nicolas, je n’avais pas reconnu qui c’était. Le Père fouettard non plus, au début. Puis il a parlé. Il a dit quelque chose à un voisin-copain. Avec ce chuintement inimitable. Débusqué, le père Fouettard.
Mais oublié.
Le gamin ne veut pas savoir, ni comprendre ; la bouche est pleine de bonbons même pas bons, mais généreusement donnés, offerts, saisis à pleines poignées.
Non, le gamin ne veut pas accepter que l’imaginaire, c’est moins bien quand en vrai. En chair et en os. Il préfère se dire que le Saint-Nicolas et le Père Fouettard sont réellement venus dans la salle des fêtes du village.
Le gamin sait très bien, au fond, que ce en quoi il croit, c’est ce qu’il préfère croire, puisqu’il ne croit pas en ce qu’il ne croit pas, au fond.
Il s’en fout. Il a choisi. Juste choisi : le moment garde sa magie, et pis c’est tout. D’ailleurs arriveront ensuite : la mandarine, le pain d’épice, un cadeau. L’enfant Lorrain bénéficie d’un échauffement. C’est son apéro avant le festin. Avant la suite. Un père Noël, puis deux. Même sans débouler par la porte ou la cheminée. Même sans cheminée. Puis un nouvel An. Le cinéma. D’autres cadeaux. Largement de quoi faire.
Avant la galette. Et les crêpes. Et les beignets.
Oui, largement de quoi faire.
Et ainsi passe l’hiver. Quand décembre est arrivé. Après l’anniversaire.
Et ainsi passe l’hiver. Surtout si par bonheur, il y a de la neige.
La carotte dans la tronche du bonhomme rondouillard. L’écharpe et le chapeau de paille.
L’onglée mêlée de sueur.
La gadoue.
Le calme blanc.