Mobylette etc.

Des fois, je suis couillon, hein : des fois, je me refuse à terminer un livre ! Il me reste quelques pages. Là, par exemple pour être précis : 82 J’adore ce combo peur / désir ! J’ai peur de lire les dernières phrases ; j’ai peur de devoir fermer le bouquin. J’ai peur que la main de l’auteur me quitte alors. Que la belle histoire que lui et moi nous nous sommes racontés quitte le réel, que le bel échange que lui et moi avons eu par-delà les lignes se termine. Et j’adore en même temps cette hâte le soir après la journée de labeur, ou le week-end dans la journée, de le retrouver ce bouquin. Ce pote.
Cela vous fait parfois le coup aussi ?
Certains auteurs au sens littéral du terme vous rentrent dedans.
Et c’est bonheur.
La connaissez-vous vous aussi cette (belle et étrange) sensation ?
Un titre sur un livre, un nom d’auteur (d’hauteur en l’occurrence) et pof, achat spontané et en réalité c’est un ami ou une amie qui vous vous offrez.
Djian et Van Cauwelaert, a une certaine époque.
Fred Vargas, Véronique Olmi, Alice Ferney.
Belleto. Olivier Adam. Nicolas Mathieu.
J’ai bonheur à vous parler du petit dernier (très drôle) : Frédéric Ploussard.
Drôle car comme son bouquin, le gars est grand. Très grand. Il en parle de ses cannes à rallonge dans son roman « Mobylette ».
A vrai dire, maintenant que j’en suis à la page 326, nous avions beaucoup de raisons de nous rencontrer.
De un, la mobylette. Sans même lire la dernière de couverture, cela m’avait plu l’idée qu’un type raconte une histoire de mobylette. Question de génération. Ma mobylette à moi, ce fut quelque chose ! Curiosité amusée, donc.
De deux, l’histoire a lieu en Lorraine. Dans ce que l’on appelle ici en Meurthe-et-Moselle le Pays Haut. Région minière. Métalleuse. Pas que : dans le Piémont Vosgien aussi, comme on dit également, un endroit merveilleux aux airs de Canada où le héros du livre aime à aller se baquer. Le grand est en effet un nageur. Parfois un plongeur. En eaux vives. Ca le détend. Ca le nettoie.
De trois, enfin : le gaillard est dans le bouquin un enfant de Lorraine qui a un job d’éducateur dans un foyer de l’enfance. Il narre des jeunesses à travers sa mobylette, la sienne d’abord, celle d’autres ensuite, et si ça poisse, si ça rayonne aussi. Il faut dire que si tout est toujours très sérieux évidemment, tout est toujours aussi teinté d’ironie et d’humour. Une écriture chaude comme la confiture sur la tartine.
Bref : chaudement, je vous recommande d’embarquer sur la « Mobylette » de Frédéric Ploussard.
Un grand livre, qui n’a pas de prix.
Un style d’écriture assez unique.
C’est en riant de préférence aux pleurs que l’on a le plus de chances d’affronter la vie.
Et c’est en faisant rire qu’on se partage la lourde tâche de suffoquer.
Plomb des vies du fer, des quartiers sidérurgiques, des quartiers ou des villages.
Poids de ce plomb qui peut tomber sur la gueule de n’importe qui à partir du moment où il naît quelque part.
Ce grand livre narre en mode choral cette enfance, puis cette vie « adulte » dans les mares hypocrites qui jonchent nos chemins et jalonnent nos emplois du temps.
Le lisant, le Fred, je me disais, putain, les mêmes maux, les mêmes mots et cette solidité au fond qui fait qu’on ne vacille pas malgré la boue du jour. Des jours. Sûrement parce que le soleil brille toujours quelque part si on a cette mobylette là qui cavale quelque part en nous.
Quoi d’autre sinon la liberté dans des coins de nos têtes ?

Ironie identitaire

Disons-le très simplement : je suis un blaireau.
De ceux qui perdent assez facilement leurs affaires, explosent leurs téléphones portables, oublient une veste ici, un sac là.
Sans parler des clés.
Je suis un témoin professionnel de cette fameuse sentence : quand on n’a pas de tête, on a des jambes. Alors je marche. Je fais des tours et des détours. J’avance, je reviens sur mes pas, etc. Je m’inconfore, aussi, dans des positions étranges parfois, à la recherche par exemple de mes papiers d’identité, qui se sont fait la malle je ne sais quand.
Cela faisait un moment qu’il me semblait bien que j’avais paumé ces papelards.
De fréquentes recherches dans mes bagnoles, mes poches de manteaux et autres blousons, sous les coussins des canapés, dans divers lieux y compris des improbables en attestent.
C’est au moment d’aller voter pour le premier tour de l’élection présidentielle que le couperet est tombé. Ma seule preuve désormais de mon identité est… ma carte vitale !
Belle ironie comme je les aime. Ma carte vitale !
Exit en effet le permis de conduire (et bienvenue la crainte d’un contrôle), exit la carte d’identité (mais bordel où est-elle tombée ?), je ne tiens sur le plan civique et réglementaire qu’à ma carte vitale pour prouver qui je suis si on me le demande. Et encore. Ca ne vaut que parce que ma bobine est dessus. A se demander si un jour on ne va pas me ramener à la frontière.

Une brève histoire de mon épuisement démocratique

L’œil un peu torve, j’ai regardé jusqu’à pas très tard la « soirée électorale » du dimanche 24 avril 2022. Pas tout à fait remis de mon extraordinaire sens civique le mercredi précédent et le « débat » entre les deux intempérants suivi jusqu’au quasiment bout. La société du spectacle en a fait les finalistes d’une « partie » entre deux écrans de pub. Nous y sommes. Ce dimanche soir, cette pensée : Mais ils n’arrêteront donc jamais, me disais-je, moitié exsangue, moitié hagard, alors que les motos filaient le train à des voitures dans Paris et que la scénographie limite indécente d’un homme et d’une femme main dans la main entourés d’enfants se dirigeait vers l’hexagone installé devant la tour Eiffel ? Juste avant, les déchus refusaient de sortir du « JE » et annonçaient que c’était parti pour le troisième tour. A peine étions-nous dans le final du second. L’image qui apparaît à 20 h tout ça. A peine j’ai eu le temps de me remettre de mes deux dernières enveloppes bleues dans l’urne glissées. A peine j’ai eu le temps de seulement commencer à m’apercevoir comme cette campagne ultra-courte, cette séquence comme on dit de nos jours, a été fort beaucoup très trop longue. Telle une irruption incongrue du franco-français dans les décombres ukrainiens ou maliens. Laquelle Ukraine nous avait saisie, bien malgré elle sous l’œil mêlé de Moscou et du cyclone, alors que juste et si peu nous étions en train de nous remettre à redécouvrir des visages humains quand nous sortions dans la rue, après cette autre séquence, sanitaire celle-là (et qui s’apprête apparemment à revenir), et avec, confinements, masques, vaccins, et tout le toutim.
Invisibles sacrifiés, sur le devant de la scène soudain braqués par les projecteurs, mais vite, hein, on va pas s’éterniser non plus, augmentations de salaires ici, promesses d’investissements là.
On a si peu parlé des familles endeuillées. Des anciens partis avant d’avoir tout dit. Des jeunes comprimés par les dernières innovations pédagogiques. Pressurisés à passer en même temps des diplômes et à remplir des formulaires pour leur « avenir ».
Je me disais, « ils » sont dingues, « ils » jouent avec le feu. Alors que ça implose dans les foyers. Que ceux qui ont pas les mots sortent les poings, les flingues, se jettent sous des trains. Faut dire que de l’autre côté de l’Atlantique, twitter et sa mèche blonde allumaient d’autres feux mondiaux, aussi rapidement que chaque matin je me rendais à mon boulot. Tout de suite la suite, encore. Ce quinquennat de Macron 1er, a été épuisant en fait. Malotru.
Je n’oublie pas, en effet, qu’avant cela, déjà pour des histoires de carburant, d’énergie, des femmes et des hommes ont colère exprimé, se retrouvant sur des ronds-points, symboles circulaires du dernier lieu où l’on se parle. Parfaits bouc-émissaires déjà. On en parle encore. Nous sommes en 2018. On a gagné juste avant la Coupe du Monde de foot mais 20 ans après on ne s’est pas attardés. Il était déjà loin, le temps des nuits debout en 2016, éphémère mouvement intello commencé sous l’avant Macron, alors ministre de l’économie. En pleine « loi travail »…
Il m’a échappé comme tout cela narre seulement la suite de ce qui a précédé.
Ces divisions sans fin d’une société morcelée n’en finissant plus de se chercher des convergences et de les voir se diluer aussi sûrement que s’abaisse une matraque, que passe « quand même » une loi, qu’un renoncement en appelle un autre lequel en chasse un précédent.
Eh oui, déjà le tout de suite la suite, qui n’en finit plus de nous saper le quotidien.
Car à mesure qu’on sort d’un truc en mode post-trauma (Les tueries de Toulouse c’est 2012, Charlie-Hebdo et le Bataclan 2015, Nice 2016), hop, on enchaîne, on enchaîne. Et ça oui, c’est sûr, on enchaîne.
Le Quinquennat de Hollande comme celui de Macron a claqué avant même d’avoir commencé. Itou pour leurs prédécesseurs, en fait. Mitterrand a eu 1983, Chirac la cohabitation, Sarko la crise financière. Tabassés dans un coin du ring.
D’ailleurs, durant toutes ces années, on m’a parlé de sécurité, de travail, de pouvoir d’achat, de dette publique, précisément parce que pas, ou plus, ou moins. Et en même temps, comme dit l’autre, « baisses d’impôts » (mais augmentation de la TVA), « service public » démantelé, mais main sur le coeur, notre cher (trop cher ? si cher ?) modèle Français…
Mon épuisement démocratique, c’est cette sensation de pyromanes du futur : justice, éducation, hôpital, université, grand âge. Cette démocratie « à la française », putain putain, elle nous épuise. Car si le SIDA c’est 1981, le choc pétrolier c’est 1973, « L’effondrement du bloc de l’Est » c’est dans les années 1990, la « construction européenne (de 6 à 15 puis à 26) aussi. L’avénement d’internet également. Les attentats à New-York c’est 2001. Chirac et la maison qui brûle en 2002. Le référendum européen en 2005. Putain Putain. Arno, le chanteur Belge, est mort samedi 3 avril et le chante dès 1997. Vous me direz Dutronc et l’opportuniste c’est 1966.
Ici et ainsi narrée, mon anonyme histoire démocratique ressemble à une vaste partie de ball-trap à mesure que les cons-descendants (parfois dans l’arène) parlent à leurs con-patriotes, leurs con-citoyens, au sortir de leurs cons-ciliabules. Pendant que dans mon con-fort je con-tinue à con-templer et à tant bien que mal con-battre.
Con-seil : s’extirper de la torvitude, quelques instants, quelques instants seulement. Qu’on puisse, enfin si vous le permettez, déjeuner en paix. Puisque ça continue. Et qu’il faudra que ça cesse, quand même. Ambiance sonore

Frissons d’avril

On ne parle plus assez d’émotions, de nos jours, comme s’il fallait les planquer sous les masques et les tapis. Et encore moins des belles. Alors quand je me prends quatre belles décharges éclectiques, je ne vais pas me gêner pour partager cela ici et dire merci !

La première c’est un spectacle. Un peu plus qu’un spectacle : la première d’une création. Cheminant vers la salle, je pensais aux artistes, et me demandait dans quel était ils étaient. Puis nous entrâmes dans la salle. Puis le noir se fit, la musique surgit, c’était tendu bordel ! Comme un arc, comme un ciel et c’était beau ! Surtout quand vous connaissez les artistes, et que cela vous tire une larmichette, parce que putain, ils ont bossé, les bougres, et plus que cela. Merci #Fergessen.

La deuxième est une errance fractale, comme dit son autrice. C’est un album. C’est de la musique. C’est une passerelle. C’est un cocon. Un saisissant univers de sons âpres et doux, de mélodies flottantes et ancrées, acérées et lacérées, une respiration aérienne et rude. Tout cela déposé comme un morceau de soie sur le parapet de nos jours, loin, si loin de l’âpreté rugueuse et animale de nos jours bousculés, de notre monde éreinté et éreintant. Merci #Watine.

Le troisième est un bouquin. Un roman. Des tripes à la mode de quand ? Je suis arrivé à la page 127 comme dans un songe, c’est là qu’arrive la dame du titre. Un livre qui me cause forcément : il se passe en Lorraine, dans mes années, et ce n’est pas celui de Nicolas Mathieu, que je n’ai pas encore commencé. C’est Mobylette et ça claque, nom de bois ! J’en ai frissons rien que d’en dire quelques mots. On rit on pleure. L’autodérision peut ressembler à un linceul que l’on soulève pour voir dessous ce que c’est que naître et grandir quelque part. Merci #FrédéricPloussard.

La quatrième et dernier est un message vocal qu’une mienne connaissance m’a transmis ce dimanche. Comme on dépose un cadeau devant la porte. C’est sa parole posée sur des mots, sa voix amie qui confie bien plus que 5’24 d’une lecture d’un texte qu’elle a écrit. Merci.
Frissons ++, respect ++,+, touché ++++.


Le vote de l’ours blanc

A quelques encablures maintenant d’une échéance qui ne changera pas grand choses à nos existences, malheureusement, il y a quelque chose de malaisant dans une une campagne épuisée pendant qu’une vraie guerre qui ne dit rien de bon a éclaté près de chez nous, faisant oublier les autres guerres qui ne cessent de se tenir ailleurs, et faisant passer celle menée contre un virus comme une arnaque verbale.
Nos grands dossiers ressemblent soudain plus encore à des petits problèmes pour peu qu’on fasse la liste de ces dossiers traités par-dessus la jambe et qui disent une société française des malaises et des oublis.
Pas une strate de la population n’est épargnée.
Les enfants, les lycéens, les étudiants, les jeunes adultes, les midlle of life, les quinquas, les seniors.
Les « issues et issus » de minorités, les moins riches que d’autres, les abandonnés.
Côté pro, pas mieux : les sans-emplois, les avec, les boites qui trouvent pas de salariés, les métiers de l’aide qui sont au plus mal, les cadres qui pètent des câbles.
Et le caillou bleu, qui est comme nous finalement : puisque ça se réchauffe, d’abord, ça se refroidit. On sait qui sera le plus fort à la fin.

Il fait très froid dans notre démocratie qui en est de moins en moins une à mesure que comme partout, l’impérialisme des hommes force les frontières fragiles des pays qui, ne l’oublions pas, pour certains, ont été tracés à la craie.
A quelques encablures donc d’une élection présidentielle qui cache juste l’élection suivante laquelle donnera à un gouvernement les moyens de mettre ses idées si tenté est que ce soient des idées, je veux juste lancer une alerte.
Ne votez pas pour ces candidats qui prônent le repli sur soi. Ni pour ceux qui annoncent des baisses d’impôts. Ni pour ceux qui parlent économies.

Ils sont des escrocs. Ils sont des fossoyeurs.
Le repli sur soi est un déni de réalité.
Les baisses d’impôts l’assurance d’une cassure plus grande encore de ce qui est de la responsabilité de l’état français : l’éducation, le soin, la justice.
Les économies sont un mot indécent quand sans aller très loin, on regarde qui paie le quoi qu’il en coûte et qui s’est enrichi.

Depuis que je suis en âge de voter, je me suis toujours efforcé de « voter pour ». Je ne vais pas me dérober cette fois encore même si force est de constater que plus ça va et moins je suis dans les bons camps. Il m’est arrivé d’être majoritaire, mais c’était y’a longtemps. Je suis de plus en plus minoritaire, quand on ne me dit pas que je suis nul.  Blanc est pourtant une belle couleur. Un beau projet.

Je pensais ne pas aller voter cette fois. Je pense toujours que je ne devrais pas voter tellement on se fiche de nous et de nos tronches. Je vais pourtant aller voter. Parce qu’au détour d’une baguenaude sur le net, fort à propos, une internaute que les femmes s’étaient battues pour obtenir le droit de vote, et parce que au-delà du féminisme, tout simplement, l’Humain s’est toujours battu pour obtenir des conquêtes sociales dont même les plus virulents profitent sans vergogne, la mémoire bien courte.

Cette élection ne changera pas la face du monde. Cela fait belle lurette que petit pays qui joue au grand ne pèse pas bien lourd. Mais par politesse, à l’histoire, à maintenant, à demain, voter prend un sens qui ne relève plus du « devoir civique » mais bien du droit. Nous avons des droits. Et mon petit doigt me dit qu’il va falloir batailler pour que un à un, ils ne fondent pas comme une banquise aux abois.

Au moment de voter, ou pas, pensez à l’ours blanc qui dérive affamé sur un morceau de glace. Il a faim. Il est seul. Il est dangereux. Il est en survie.     

Qu’on voit de la liberté et inchallah

Personnellement, c’est d’un très bon œil que je vois le convoi de la liberté.
Je ne doute pas une seconde, et c’est pour cela que j’écris en ce samedi matin, tout le mal qui va être dit, tous les débordements qui vont nous êtres montrés, tous les discours qui vont pleuvoir, tous les calculs qui vont être faits. Je ne doute pas une seconde que la « bonne société » a d’ores et déjà choisi son camp et que ces centaines de milliers de « convergents » tout autant d’ores et déjà sont jugés.
Et je vote pour. Le convoi de la liberté. Je vote pour. Qu’on voit de la liberté.
L’abstention ne se voit pas. Le vote blanc et le vote nul ne se voient pas. Une personne vaccinée ou une personne ne se voient pas. Un pauvre est terré dans sa maison s’il en a une, son logement s’il en a un, son garage ou son abri. Un migrant est terré. Une personne en situation de handicap est terrée. Un malade est derrière les murs de l’hôpital. Un prisonnier derrière ceux d’une prison. Une personne âgée derrière ceux de sa maison, sa maison de retraite. La « bonne société » peut se gratter le ventre, ainsi. Tout ce que l’on ne veut pas voir ne se voit pas.
Un convoi se voit. Des milliers de voitures, tracteurs, poids-lourds se voient. Des milliers de personnes qui accompagnent ce parcours se voient. Que de surcroit, on regarde un peu au-delà de la seule petite France, et l’on voit que c’est de partout que cela déboule et que c’est vers Bruxelles que cela converge.
Ces gens du convoi ont une force que n’ont pas ceux qui dirigent ceux qui décident que non, tout ceci n’est pas autorisé : ils n’ont pas peur. Ils n’ont rien à perdre. Ils disent stop à la vaseline. Ils disent stop à ces conneries culpabilisantes, enfermantes, opposantes, divisantes : ces quelques euros ici, qui foutent des millions de petits bordels ont autant de valeur que ces milliards d’euros qui foutent des petites dizaines de grands bordels. Ils disent stop à cette arrogance qui a dépassé l’outrecuidance, qui a dépassé le mépris, qui était déjà si peu supportable.
Les « bonne société » a peur. La « bonne société » a des choses à perdre.
La « bonne société » n’est pas la « bonne société ». Ne l’est plus. Ces deux dernières années ne sont pas uniquement deux années derrière. Elles sont deux années de plus dans des années et des années de trop.
Le convoi qu’on voit dit juste : le foutage de gueule, ça suffit.
Le convoi qu’on voit dit juste : la brutalité en col blanc, la violence en costume, le parapluie du règlement, l’alibi de la loi, les normes, c’est une arnaque citoyenne, des arrangements entre amis qui ne s’aiment même pas.
Quand « la bonne société », c’est 1 000 ou 10 000 personnes, 20 milliardaires dans le monde, et que pendant ce temps-là, des millions et des milliards de gens ont des vies de merde et claquent connement, il y a inversion des genres. La « bonne société » devient ce qu’elle est au fond : une société mauvaise.
Alors, oui, le qu’on voit de la liberté, après toutes ces privations et ces efforts remarquables de celles et ceux qui se la voient enfoncer profond, c’est un minimum. Le temps des visibles est revenu. On n’en est plus à applaudir le soir les invisibles. Et c’est tant mieux. Go away et inchallah.

Ambiance sonore

Grise est la zone

J’ai une expression qui a débarqué dans ma grammaire et y a pris pleinement sa place, comme d’autres mots ont fleuri notre langage depuis deux ans maintenant. Nous maîtrisons désormais parfaitement les notions de distances sanitaires, de masques, de gestes barrières. Notamment. Voilà autant de mots du quotidien qui décrivent en creux fort bien ce que nous vivons concrètement : un recul sans précédent à l’ère moderne des relations humaines. Ce qu’à gauche on appelle en langue de coton le vivre ensemble. Ce qu’à droite on ne nomme pas. Ce que dans les extrêmes on attise. La nation, en effet, nous demande (ce n’est pas une question bien sûr) de tuer le lien social et les relations humaines. Officiellement pour notre bien évidemment.
Le résultat sec est celui-ci : belle lurette que nous ne faisons plus ni peuple ni société et encore moins monde ; mais bulles étanches les unes des autres, chromosomes dépossédés ou dépourvus de pensées communes et de sens du bien commun. Intérêt général ? Euh ? Hein ?
Personnellement, je ne m’y fais pas. Je fais avec, c’est tout. Je respecte les règles pour pas laisser trop de plumes dans l’atmosphère, sans me prendre pour ce que je ne suis pas. Sans penser une seule seconde, par exemple, que je sais ce que tous les mots médicaux qui bassinent nos tempes veulent dire au juste.
Ce sont des langues étrangères que nous apprenons à baragouiner mais dans lesquelles personnellement je ne m’implique pas.
Cette expression, c’est « zone grise ».
Sais-tu qu’en réalité, c’est en permanence dans ces zones étranges que toi, moi, nous, vous évoluons ? Des zones où tout converge et d’où rien ne sort. Non que les informations et / ou les solutions n’existent pas : il y en a tellement qu’elles finissent par s’annuler les unes avec les autres, se contredisent, se choquent. On y perd notre latin. On y gagne en impuissance.
J’ai sous le coude deux magnifiques zones grises.
La première, c’est l’aberrante situation que fait vivre notre « belle, grande et douce » France à des jeunes venus d’autres pays. Certains arrivent mineurs. Puis prennent de l’âge. Et ce qui était possible et officiel pour elles et eux, vivre en France, survivre plutôt, ne l’est soudainement plus parce qu’ils sont plus de 18 ans et un jour. Alors ils poursuivent, mais dans l’illégalité. Les cons voient qu’ils poursuivent. Les humains que cette illégalité n’a aucun sens soudain. Mais on est dans une zone grise, du Kafka plein pot : faut des papiers, mais je te les donne pas. J’ai besoin que tu aies des papiers pour me prouver que je peux te les donner. En attendant tu es interdit de séjour. Mais on te renvoie pas chez toi.
La seconde, c’est l’incroyable situation suivante : une personne, âgée, disparaît. Il faut attendre. Qu’elle réapparaisse, ou que l’on retrouve son corps. Elle occupait un appartement en location, percevait une retraite, payait des abonnements pour l’eau, l’électricité, la téléphonie, internet. La personne est absente mais on ne peut rien faire puisqu’il faut attendre. 10 ans maximum. Théoriquement, tout peut donc rouler pendant dix ans. La machine fonctionne tranquillement : recettes perçues, dépenses engagées. C’est stupide. Mais il faut attendre. Le déluge ? Qu’un jour, des remboursements soient demandés ? Bienvenue en zone grise !
Alors quoi ?
Restent des combats du quotidien, la solitude de l’enquêteur anonyme, qui plonge dans les informations et le réel comme il peut, cherche des chemins, récolte des tunnels, convaincu que des solutions existent, mais que les problèmes demeurent. Point commun de ces deux zones grises : les parapluies que chacun dresse dans son coin comme des herses à la sensibilité humaine douteuse. Les excuses bidons que les uns et les autres trouvent pour que le ballon aille dans la parcelle du voisin. Et, de l’autre côté, les colères et les incompréhensions qui jonchent des journées devenues à certains moments étranges, à d’autres complètement surnaturels. Car rapidement, on se retrouve plutôt en mode robot à parler avec des robots de barrages en barrages alors que ce sont des situations humaines dont on parle, que notre société a transformé en situations terriblement humaines.
L’insoutenable légèreté de l’être, écrivait l’autre.
Ce qui donne, dans notre monde déconnecté et hyper connecté, terrestre et extraterrestre ceci : L’insoutenable lourdeur à être ou à n’être plus.
Zones grises. Pas grisantes du tout.
Zones grises. Dans lesquelles tout le monde patauge.
Pendant que dans leurs cuisines, des femmes et des hommes pleurent des larmes sèches. Des larmes grises.

Ambiance sonore

Alors ? Dans le vent

Ce que mes mots n’ont pas encore dit ici : une vieille dame de 80 ans a soudainement disparu, comme on se soustrait de à soi soi-même.
Nul ne sait où elle est maintenant.
De fortes présomptions par la police étayées laissent penser qu’elle a mis fin à ses jours et qu’elle a choisi une rivière pour le faire.
C’est choisir, ici, qui a son importance.
Un hommage lui a été rendu la semaine dernière. Ce ne fut pas étrange. Ce fut même plutôt beau. Il faisait bon dans la petite église chauffée à bloc avec son vieux four à bois.
Il y a eu des musiques, des textes, des chants. Il y a eu des statues figées par l’incompréhension et des larmes de départ. Il y a eu des regards dans le vide et des mains qui se cherchent, des bras qui enveloppent. Des dizaines de silences à l’écoute alors quand ce fut fini, il faisait encore jour dehors, les langues se sont déliées. Des dizaines de paroles se sont libérées, de circonstances ou non. Il y a eu des rires, de la brioche et des verres à la main. Un bien beau cluster, comme on dit de nos jours. Et alors ?
Pour le moment, rien d’autre. Nous avons salué l’âme. Nous ne pouvions pas faire plus, ni mieux, ni moins à ce moment-là. Les jours continuent de passer depuis le 14 janvier 2022. C’est ce jour-là que fut officialisée l’absence. Préférons cela à disparition, tant déjà de leurs vivants, de nombreuses et de nombreux disparaissent telles des ombres devenues, vies réduites à des gestes minimaux et calibrés, portions de chagrins.
Les lueurs bleues des écrans ne sont pas un avenir mais déjà une forme d’enterrement. C’est dans la boite.
Alors ? L’absence, donc, et la promesse que la société du papier et du règlement, du notaire et de l’avocat vont être les prochains invités du menu. L’officier de police a prévenu : nous sommes entrés dans une zone grise. DE fait, la machine est bien emmerdée. Que faire ? Comment ? Une zone grise suspendue dans le temps. Si cela peut durer dix ans, cela peut aussi singulièrement s’accélérer.
Dans tout ce texte, peut-être ne vous a-t-il pas échappé qu’un mot manque depuis le début de toute cette histoire.
Ce mot, c’est corps.
Alors ? Pas de corps.
Fredonnons ces quelques rimes d’un noir désir naguère porté aux nues et aujourd’hui banni : Pendant que la marée monte / Et que chacun refait ses comptes / J’emmène au creux de mon ombre / Des poussières de toi / Le vent les portera / Tout disparaîtra mais / Le vent nous portera.
Et accélérons ensuite le tempo, on s’amène au vent, au-dessus des gens…

Ambiances sonores


Un silence longe les routes

Est venu le temps des restants. L’autre rive du départ soudain. Clap de fin un samedi de presque février. Ouverture des soldes. Le passage des symboles a installé sa caravane, quelques heures durant, quelques heures seulement, et il a refermé son cirque.
Les maisons demeurent. Avec, dedans, les quotidiens qu’on y niche.
D’autres noyades, dans d’autres effluves.
Des mégots à n’en plus finir.
L’énigme demeure et en même temps, peu importe l’histoire et sa chute en ces temps de tout de suite la suite. Ce n’est déjà plus l’heure de la bouche dégoût. C’est encore celle des pleurs. Il fait mou. Il fait torve, devant la désuète immensité qui tend déjà grands ses bras d’échalas.
Tout de suite la suite mais quelle suite ? Quel épisode de quelle série ?
Quand se taisent violons, le tempo se poursuit, inlassable, amputé d’un côté, bientôt nourri d’autres ruisseaux de l’autre.
Un silence longe les routes.

Ambiance sonore