Cataplasme

Sur ma liste d’envies, il y avait : catacombes.
Il y avait : faire les catacombes à Paris. C’est fait. Goût de revienzy.

On ne loue jamais assez les beaux hasards de la vie, les rencontres avec des personnes que vous ne connaissez pas et qu’en réalité, alchimie oblige, vous connaissez tout de suite. J’ai rencontré Maxime* il y a un an et nous avons parlé de sa passion : les catacombes. Nous avons pris rendez-vous pour plus tard. De ces RDV que l’on sait qu’ils seront tenus. Plus tard, c’était ce samedi 12. Et ce dimanche 13 juin. 2021. A pied.
À l’heure où je vous écris : je suis frité de partout physiquement. Ce fut sport. La machine à laver tourne à plein : je suis rentré tel un goret maculé. Ce fût de 19 h 30 à 3 h 16 du matin exactement.
Un incroyable trip, forcément gagnant : je m’étais bien gardé de me renseigner avant (et sur certains points, j’ai bien fait !), j’ai eu la chance d’être avec un groupe de passionnés passionnants désireux de partager l’histoire de ce lieu hors du commun qui gambade sous Paris ; j’ai été (très) touché par leur bienveillance, gagné par leur énergie, leur joie, leur esprit de corps, sans que cela ampute le côté solo de l’affaire. L’intensité voire les frissons qui gagnent à certains endroit, le clong du crâne quand tu tapes un mur, le plouitch de la gamelle dans la flotte et que tu te relèves et que tu repars. Plusieurs, tout de suite, t’ont demandé : ça va ?
Aux pas hésitants du puceau de service se mêlent sans forfanterie la dextérité des habitués. Je me souviendrai de mon corps passé par ce petit trou, jambes d’un côté, tête de l’autre et le reste incertain entre les deux.
Sous terre, on trouve des valeurs bien terriennes, que l’on aimerait voir au-dessus plus souvent, tellement l’art et la culture voisinent avec l’ouvrage de milliers d’hommes qui, de siècles en siècle, ont creusé les galeries, les carrières permettant la construction de la ville, avant que leurs suivants ne viennent consolider l’édifice pour que Paris ne s’effondre pas.
Un poids qui n’écrase pas. Au contraire. Un poids qui t’embarque. Une présence de partout. Pas morte non car le lieu poursuit sa vie.
Le macabre, pour ce qui me concerne, ce n’est ni ce que je suis venu chercher, ni ce que je retiendrai. Ô, on en a vu des crânes, des fémurs. Bien sûr. On devine certains délires. Mais moi, ce que j’ai reçu, ce sont des vies. Des vies d’avant, déposées là. La preuve que Paris ne s’est pas construite en un jour. Des vies de maintenant, aussi. Toutes les époques ont conduit là, parfois avec le grondement du RER tout proche, parfois dans un silence si épais que je me demandais si nous étions bien à Paris.
Et sinon ? Je retiens nos pas dans le dédale, l’effort pour passer certains endroits, la tête courbée, le corps accroupi, la musique qui gueule en fond, et les pauses, le repas partagé, le pâté lorrain amené pour mes collègues d’une nuit. Les conversations de Guy, Eric, Mélanie, Vittorio* qui voisinent sans hésitation avec ces autres moments où le silence s’impose, se suggère, histoire d’être bien centré sur l’effort, un pas après l’autre.
Parfois, on croise des groupes, on se salue, on partage une salle. Ou pas. A d’autres moments, des rots sonores emplissent l’espace suivi du craquement de la canette de bière qu’on écrase pour la mettre dans le sac poubelle. D’autres prennent moins soin du site.
Il y aussi les rires et les cris d’énergie qui ne font pas vaciller la pierre. Elle en a vu et entendu d’autres.
Ici, tout est échange, tout le temps : on échange des regards, sa bouffe, ses ressentis, ses inspirations.
On chemine, on s’arrête, on chemine à nouveau. Les habitués guident d’un pas alerte, ils se retrouvent là-dedans comme dans du beurre malgré les mille et un couloirs qui se dressent à droite, à gauche.
Ici, tout s’inverse, finalement.
L’humanité de mes comparses tranche avec l’agitation du « dessus’. Les visages expriment tous une joie profonde, un sourire écarlate, une envie de partager. Les oeuvres sont parfois impressionnantes, toujours saisissantes. Les anecdotes pleuvent. S’entrechoquent : à ceux qui protègent le lieu s’ajoutent ceux qui l’enrichissent, d’abord en sculptant, maintenant en peignant. Il y a aussi ceux qui vandalisent, salissent, jonchent leurs détritus, viennent assouvir des fantasmes peu recommandés.
Autant de signes des temps pour un moment un temps hors du temps, jamais hors de soi.
En « revenant à la surface », le choc est rude évidemment. Et encore : la nuit protège. Ce n’est pas ultra violent, c’est surprenant. Ces rues bien tracées, propres, ces éclairages, ces voitures alignées…
Un beau cataplasme que ces catacombes.
Une lumière en plein obscur.
Une leur, une flamme. Merci les gars et la femme !

*(tous les prénoms de ce billet ont été changés)

Ma bister! N’oublions jamais

Une borne minimale au bord de la route. Et rien d’autre. Heureusement l’internet du monde fourmille d’informations. J’ai découvert la sinistre existence du camp de Saliers, en Camargue. C’est dans quelques jours, le 23 mai, qu’y sera comme chaque année consacrée une cérémonie Hommage. Ici, derrière cette borne qui marque l’entrée du camp, 662 personnes ont été enfermées. 227 enfants ont été arrachés des bras de leur mère et confiés à des organismes divers. 25 personnes, dont 6 enfants sont morts ici des conditions déplorables d’enfermement. Plusieurs, non répertoriés officiellement, sont décédés peut de temps après avoir quitté le camp des suites de la malnutrition et des mauvais traitements. Certains ont été déportés à l’Est. Tous sont à porter aux nombre des centaines de milliers de victimes européennes du génocide des roms et voyageurs. Le camp, quasiment vide, sera dissout officiellement le 15 octobre 1944. Ses vestiges seront détruits en 1952, après le tournage du film de Henri-Georges Clouzot Le Salaire de la peur. Ma bister! N’oublions jamais ! 

Le souvenir de celles et ceux que l’on n’a pas connu

Yannick, Annie, Estelle, Stéphanie, Jean-Christophe… C’est toujours assez incroyable le long des chemins et des routes de se souvenir des gens que l’on n’a pas connu. Yannick, Annie, Estelle, Stéphanie, Jean-Christophe s’en sont allés il y a des années et leurs familles en laissent trace, près d’un arbre, dans un virage, en haut d’un pont. Avec des fleurs qui ne jaunissent pas. Des plaques, des cœurs, des mini chapelle ardentes qui ne se consument pas, qui brûlent d’un souvenir qui ne s’éteint pas, et qui nous fait partager avec leurs parents, leurs amis, leurs enfants, leurs cousins et cousines un instant, une étrange connivence eux dont on ne sait rien, dont on ne connaît pas les visages. Un silence respectueux s’installe, quelques instants, et avec eux, on n’oublie pas. Yannick, Annie, Estelle, Stéphanie, Jean-Christophe… Nommer des gens, c’est déjà entrer en humanité et respecter ces mémoires de soldats inconnus, c’est respecter toute l’humanité, toutes les mémoires. Au bord de la route. Chemin faisant. Pendant que la vie continue. Elle qui pour eux s’est arrêtée. Et l’on pense à eux quand ils surgissent sous nos yeux. Pour qui veut voir, bien sûr. Ces témoignages sont discrets. Ils n’insultent rien ni personne. Ils sont là.

Impairs et Paz

#lecture #polar #Carylférey

Je ne sais pas vous, mais moi, y’a certains bouquins, je mets du temps à m’en remettre. A m’en extirper. La dernière page tournée me laisse en plan, et derrière, pas moyen d’entrer dans un autre livre. Les pages semblent continuer de flotter là, un puzzle se fabriquer dedans vous. C’est là que l’on se rend compte à quel point certaines et certains savent nous embarquer avec eux. J’aime.
Je viens de terminer Paz, de Caryl Férey, dans cet état là, et je dois toutefois confesser que sur ce coup-là, je profite de la suite. En effet, l’aventure se poursuit en mode sonore car Paz, c’est aussi un album de sept titres, 30 minutes, signé Bertrand Cantat et Caryl Féret. Pas de hasard. L’un connaît l’autre. Pas de hasad. Si un homme peut en parler de la paix jamais, c’est aussi Bertrand Cantat. On ne dit pas jamais.

Paz, en tout cas, c’est tout sauf un roman de paix et même un polar qui vous fout la paix. Ou alors c’est de la paix arlésienne dont il s’agit, on en parle tout le temps, on la cherche ; mais elle se heurte à des tonnes d’embûches, de mémoires, de souvenirs, de dédales, et attendant, elle vous colle au mur sueur âpre.
Paz est foisonnant, tourbillon aussi foisonnant que l’est la cambrousse colombienne, croit-on comprendre.
Pendant 544 pages, on est baladé en effet dans ce pays où pauvreté, violence, drogue, milices, politique et compagnie fomentent un éprouvant quotidien pour celles et ceux qui y vivent pendanrt qu’à côté de la « Grande » histoire se déchire la « petite », celle d’une famille au coeur de tout ça. A fleur de nerfs jusqu’à la fin.
Ca flingue sévère, ça tronçonne, ça aime, aussi, ça enquête, ça cache. C’est froid de cette âpre sueur. C’est ébouriffant comme un plongeon du haut de la falaise.

On ne mange plus assez de bananes

J’ai écrit, ce week-end, en mode #Bleu. En mode #vrac, aussi. Alors je dépose. Propose. Vous disposerez 🙂

Mes mots dansent sur le clavier et la bonne zique se déguste comme j’imagine certaines et certains dégustent une bonne bière, un bon cigare ou un bon verre de vin. La nuit est tombée. Un steak m’attend.

On banalise trop. On ne mange plus assez de bananes.

Une bouteille sans fond n’est qu’une fontaine si l’eau y coule à flot, un tas de verre si le liquide s’en est allé. Ainsi est la vie, aussi. S’abreuver ou laisser la fiole se vider…

Tous ces masques qui ne griment plus. Le plomb et l’ennui, le manque d’entrain, s’enfermer sans fermer. Carapace. Armure. Boucliers. On guette et s’impatience… En réalité, on autorise le vide, l’absence ; on attend. On ne s’élance dans rien en particules suspendues, amoureux transis, prêts, soumis.
Il n’y a pas que le recours en arrière… Les maisons et les meubles de nos morts ne sont pas un horizon, quoi qu’il en coûte.
Ô comme nous manquons d’ambition et d’énergie ! D’intelligence collective : notre sens de l’adaptation, sous quels canapés se sont-elles nichées ? Quels tapis ?
Met-on de soi-même deux litres dans une bouteille de 1 litre ?

(à suivre)

Black Friday

C’est arrivé assez curieusement. Enfin, non, ce n’est pas ce que je veux dire : c’est arrivé bizarrement. Dabord ce son, ce bruit, auquel je n’ai pas spécialement prêté attention.

Le premier confinement tirait à sa fin. 2020 au milieu. Mais c’est surtout lors du second que c’est passé à la vitesse supérieure. Il n’était plus question de feindre l’ignorance.

Là, j’ai commencé à m’inquiéter, de manière sourde, comme on s’inquiète de certaines choses parfois, quand on s’inquiète et que l’on ne sait ni pourquoi ni comment. De ces inquiétudes dont on ne sait que faire. Surtout qu’en parallèle, a surgi l’odeur. Lancinante. Têtue.
Puis ce fut cette autre alerte sonore.

ET là, pfuuuiiiit. L’ordinateur a littéralement fondu. De la fumée s’est échappée de je ne sais où dessous lui, et il s’est comme recroquevillé sur lui-même, jusqu’à devenir aussi racorni qu’une braise toute molle.
J’étais soufflé. Sidéré.
J’ai bien sûr contacté mon réparateur, il est venu, il a froncé les sourcils, il m’a demandé s’il pouvait prendre la météorite, parce que ça ressemble à une météorite, il a précisé, on dit comme ça dans le métier, c’est manière de dire que l’on ne comprend pas, qu’il y a un côté comme venu d’un autre monde, voyez. Je ne voyais pas. Du tout. Les oreilles bourdonnantes. le nez plissé. Mon ordinateur comme une crotte. Alors va pour la météorite. Je regarde, j’essaie d’extraire les données que je peux, il me dit, et je vous tiens au courant.
J’avoue : il est parti et je me suis demandé ce que j’étais exactement en train de vivre. Je regardais les câbles qui avaient fondu aussi et j’avais cette étrange crispation quand je regardais l’emplacement de feu l’ordi. Aucune trace. Rien. Même pas du noirci. Comme s’il n’avait jamais été là.

Chez le réparateur, ça carburait par contre. Il avait alerté tout son réseau. Et ça bossait dur, aux quatre coins du mystère. J’ai appris que je n’étais pas le premier à qui c’était arrivé. Alors ça cliquait, ça cryptait, ça décryptait, presque ils avaient eux aussi les oreilles qui fument.

ET ce pendant ce qui m’a semblé durer des jours, alors que ce ne furent que quelques heures, de ces heures qui flottent et se jouent des fuseaux horaires.


C’est après ce dernier échange via l’Australie qu’hilare, excité, ereinté, bref complètement cinglé, que mon geek m’a rappelé en gueulant eureka, putain on a trouvé, putain on s’en doutait.J’attendais pour ma part qu’il se calme, qu’ils soient un peu moins en même temps dans son cerveau, ce qui a fini par arriver. Il s’est lancé dans une longue explication, technique à souhait, incompréhensible bien sûr, le vibrato joyeux. Jusqu’à je le coupe en deux. Je comprends rien, j’ai dit. Il se passe quoi.
– C’est le covid, il a résumé.
– Quoi, c’est le covid ? Mon ordinateur a attrapé le covid ? C’est une blague ?
– Non, il a pas attrapé le covid, bien sûr. Quoi que.
– Quoi quoi que ?
– Ben d’une certaine manière on pourrait dire que si. Mais d’une autre manière, non. Voyez, quoi. En fait, c’est simple : on pourrait dire, on pourrait hein, c’est façon de parler, c’est pour que vous compreniez, on pourrait dire, donc, en fait, oui finalement c’est ça, on pourrait que votre PC s’est en quelque sorte suicidé.
– Suicidé ? Mon PC ?
– EN QUELQUE SORTE j’ai précisé. En quelque sorte. Mais je peux trouver une autre image si vous voulez… Le fait est que de lui-même, il a cessé de vivre. Il s’est comme mis dans le coma, si vous voulez. Overdose. Blackout.

Je suis resté assis, j’ai mis le téléphone en mains libre, je me suis gratté la tête pendant que mon estomac faisait à son tour de drôles de bruits. Auxquels je ne prêtais pas spécialement attention. Je ne comprenais rien. Rien à rien.
– Z’êtes là ?
– Oui.
– Ah, vous m’avez fait peur… Donc je disais, Overdose, kaput, finito, terminada l’ordinateur. Il a rendu l’âme.
Ce type m’effrayait, à vrai dire.
Le PC s’est suicidé. L’ordinateur a perdu la vie. Il a rendu l’âme. A cause du covid. En quelque sorte. Ben voyons.
– IL a pété les plombs, si vous préférez, ah ah ah ah, c’est le cad de le dire. Il a fondu un plomb même. Mais mes potes et moi, on a vite compris. Avec tous ces confinements, tous ces reports de la vraie vie sur les réseaux, sans parler de la G, on n’en parle pas encore de ça, eh bien l’ordinateur, surtout le vôtre, hein, je veux pas dire, c’était pas un foudre de guerre non plus, ben z’ont pas pu tout absorber, y’avait trop, trop de signaux, trop de sollicitations et plutôt que de tenter de suivre, il a préféré abandonner, épuisé en quelque sorte. C’est un phénomène assez rare, je ne vous le cache pas. Vous êtes même le premier dans la région, peut-être même en France. Rendez-compte ? !!!

On en est resté là.
Black Friday.



Le connaissez-vous ?

Le connaissez-vous ce moment interstice et indicible qui se pose dans votre quotidien sans jour fixe quelles que soient les saisons et les heures ? Il arrive à pas veloutés, sans mots dire, il ne se cache pas, il est juste au frais quelques temps. Quelque part. Le temps qu’il vous faut. Le temps des dernières plages. Il est précédé d’un moment savoureux que vous pouvez ou non prolonger à l’envi, un instant qui se redoute et se déguste, un espace délicieux où tout se range et s’accélère avant que tout ralentisse et puis cesse.

Le connaissez-vous ce passage ? La connaissez-vous cette sensation ? Elle arrive pour dire clap de fin et en même temps applaudissements, et en même temps sourire, et en même temps bonheur simple de soi à soi.

Ce moment est celui du polar que l’on vient de terminer après s’être creusé les méninges et dont la fin nous surprend quand même, c’est celui du spectacle auquel l’on vient d’assister avec le mal aux mains des applaudissements et du brillant dans l’œil dans le ventre, c’est celui du film que l’on vient de regarder et qui nous a happé dans le noir de la salle dans le rouge des sièges et le bleu des écrans, c’est celui de la peinture qui nous a scotché de la photo qui nous aspire et nous inspire celui de l’arbre et de la fleur celui du paysage et de l’horizon de la nuit et du jour d’une brume et d’un chant d’oiseau.

Vous le reconnaissez maintenant cet instant si particulier où le maintenant est tout simplement parfait nourri de ce que l’on vient de vivre et promesse de ce qui est à venir. Ce moment que l’on peut faire durer pour que flottent encore les effluves ou que l’on peut derechef aller chercher dans une autre oeuvre qui nous tend les bras qui nous attend jusqu’à ce que après nous prenions conscience que c’est nous qui l’attendions. Sans fébrilité. Avec la plus jolie des impatiences : celle qui est patiente.

Le connaissez vous ?

#Urbex / Drôle de rencontre dans cet endroit

C’est une vieille maison abandonnée. Pas besoin de sonner pour entrer, ni de porte chercher. C’est ouvert aux grands vents. C’est devenu un hangar mais subistent curieusement deux pièces, minuscules, une en bas, une en haut. Un peu risqué, le haut. Un peu flippant. Les pierres tiennent de guingois et l’on se demande si on va pas se faire une traversée du plancher directe. Mais ça tient. Et quelques tranches de vies surgissent, délaissées mais pas encore disparues. Des vieux courts, des livres érotiques, un atlas dans le vieux meuble en formica pendant que les plantes poussent à travers la fenêtre et que s’étalent au sol les cartes d’un jeu de.
En images, cela donne le diaporama ci-dessous. Le reste est affaire d’imaginations.

#musique / Projet YK/OT

Les critiques en direct.

Les critiques en direct, c’est un exercice que j’affectionne. Vous écoutez un disque. Fort de préférence. Pour la première fois idéalement. Et vous écrivez en même temps que vous écoutez. Ce que cela vous inspire. D’un jet. Là, en ce samedi 30 mai, mon dernier achat Bandcamp : projet YK/OT.

Cela commence directement par La Sortie.
Cela ne s’invente pas : c’est le titre du premier morceau.
Alors on entre, et ni une ni deux, une ambiance vous tombe dessus. Elle vous chope. Vous tombez direct dans une gueule d’atmosphère : élégante, froide, douce, tendue.
Le décor est planté.
Peu à peu, je me dis que je suis entré dans un grand appartement de ville un peu désuet, vide de plein choses. A un moment des trains passent.
C’est un poil sombre, un brin obscur, et forcément, c’est lumineux à sa façon.
L’album n’a pas de titre. On reste donc sur un énigmatique « Projet IK/OT. Du nom des deux protagonistes de l’affaire.
L’ensemble est très compact, très orchestré, très travaillé, avec s’élevant au-dessus des volutes une voix. C’est la signature. Elle dit de belles choses. Des choses très écrites. C’est assez dark. C’est toujours distingué.
Elle ne chante jamais, cette voix. Elle est omniprésente toutefois.
Elle parle. Nous parle. Se parle et pour tout vous dire, elle m’a fait penser à celle de feu Christophe. Pas le timbre qui va dans les aigus, plutôt celui, écaillé, qui chuchote, qui murmure.
Comme si l’équilibre était une corde, pendant que le fond sonore s’ébroue dans son urbanie, avec sérieux, gravité, intensité, rythmique appuyée.
On est en mode nuit, nuit bleue qui dure, ou alors dans cet espace temps où la nuit n’est plus tout à fait et où le jour n’est pas encore. En cela aussi, je pense à Christophe, oiseau de nuit, surtout quand soudain, troisième chanson, bingo ! Une reprise de Christophe… Les Paradis perdus…Claviers épais. Rythme langoureux. Petits sons qui scintillent.
Les deux gaillards du projet YKOT se l’approprient suffisamment bien pour que cela reste dans le ton et du bonhomme, et de l’album.
La suite reste dans le même ton, dans les mêmes teintes, la voix nous parle, habillée d’une musique ample et scintillante. Y’a du Bashung un peu, du Manset aussi, du Murat pourquoi pas. Je pense aussi à Bruit Noir.
On se sent dans un appartement, avec de la moquette fatiguée, orangée peut-être. Cendriers pleins de mégots, bouteilles vides, canapés fânés et regards vibrants. L’espoir, compagnon fidèle du désespoir.
Côté titres, cela donne cet ensemble qui a sa propre musique : A la sortie, la part belle, les paradis perdus, Paréidolie, Death in Pardise, Fragment, L’effort, Indéchiffrable, Oeuvre étrange, Politifact.
C’est bien sûr Paréidolie, qui surprend. Suffisamment pour égayer curiosité. Dictionnaire. Il est des artistes qui élèvent. C’est la minute wikipédia.
Une paréidolie (du grec ancien para-, « à côté de », et eidôlon, diminutif d’eidos, « apparence, forme ») est un phénomène psychologique, impliquant un stimulus (visuel ou auditif) vague et indéterminé, plus ou moins perçu comme reconnaissable. Ce phénomène consiste, par exemple, à identifier une forme familière dans un paysage, un nuage, de la fumée ou encore une tache d’encre, mais tout aussi bien une voix humaine dans un bruit, ou des paroles (généralement dans sa langue) dans une chanson dont on ne comprend pas les paroles. Les paréidolies visuelles font partie des illusions d’optique.
Et puisque on est entré par la sortie, la dernière chanson nous invite à autre chose. Le rythme est plus nerveux. La musique plus chantante. La voix termine son périple. Juste à côté. Elle n’aura jamais cessé de nous parler dans son propre langage. Des mots en surgissent, hirsutes, et c’est agréable. Ce n’est pas le corps qui lutte. C’est l’esprit qui attend qu’il s’allège.