Grise est la zone

J’ai une expression qui a débarqué dans ma grammaire et y a pris pleinement sa place, comme d’autres mots ont fleuri notre langage depuis deux ans maintenant. Nous maîtrisons désormais parfaitement les notions de distances sanitaires, de masques, de gestes barrières. Notamment. Voilà autant de mots du quotidien qui décrivent en creux fort bien ce que nous vivons concrètement : un recul sans précédent à l’ère moderne des relations humaines. Ce qu’à gauche on appelle en langue de coton le vivre ensemble. Ce qu’à droite on ne nomme pas. Ce que dans les extrêmes on attise. La nation, en effet, nous demande (ce n’est pas une question bien sûr) de tuer le lien social et les relations humaines. Officiellement pour notre bien évidemment.
Le résultat sec est celui-ci : belle lurette que nous ne faisons plus ni peuple ni société et encore moins monde ; mais bulles étanches les unes des autres, chromosomes dépossédés ou dépourvus de pensées communes et de sens du bien commun. Intérêt général ? Euh ? Hein ?
Personnellement, je ne m’y fais pas. Je fais avec, c’est tout. Je respecte les règles pour pas laisser trop de plumes dans l’atmosphère, sans me prendre pour ce que je ne suis pas. Sans penser une seule seconde, par exemple, que je sais ce que tous les mots médicaux qui bassinent nos tempes veulent dire au juste.
Ce sont des langues étrangères que nous apprenons à baragouiner mais dans lesquelles personnellement je ne m’implique pas.
Cette expression, c’est « zone grise ».
Sais-tu qu’en réalité, c’est en permanence dans ces zones étranges que toi, moi, nous, vous évoluons ? Des zones où tout converge et d’où rien ne sort. Non que les informations et / ou les solutions n’existent pas : il y en a tellement qu’elles finissent par s’annuler les unes avec les autres, se contredisent, se choquent. On y perd notre latin. On y gagne en impuissance.
J’ai sous le coude deux magnifiques zones grises.
La première, c’est l’aberrante situation que fait vivre notre « belle, grande et douce » France à des jeunes venus d’autres pays. Certains arrivent mineurs. Puis prennent de l’âge. Et ce qui était possible et officiel pour elles et eux, vivre en France, survivre plutôt, ne l’est soudainement plus parce qu’ils sont plus de 18 ans et un jour. Alors ils poursuivent, mais dans l’illégalité. Les cons voient qu’ils poursuivent. Les humains que cette illégalité n’a aucun sens soudain. Mais on est dans une zone grise, du Kafka plein pot : faut des papiers, mais je te les donne pas. J’ai besoin que tu aies des papiers pour me prouver que je peux te les donner. En attendant tu es interdit de séjour. Mais on te renvoie pas chez toi.
La seconde, c’est l’incroyable situation suivante : une personne, âgée, disparaît. Il faut attendre. Qu’elle réapparaisse, ou que l’on retrouve son corps. Elle occupait un appartement en location, percevait une retraite, payait des abonnements pour l’eau, l’électricité, la téléphonie, internet. La personne est absente mais on ne peut rien faire puisqu’il faut attendre. 10 ans maximum. Théoriquement, tout peut donc rouler pendant dix ans. La machine fonctionne tranquillement : recettes perçues, dépenses engagées. C’est stupide. Mais il faut attendre. Le déluge ? Qu’un jour, des remboursements soient demandés ? Bienvenue en zone grise !
Alors quoi ?
Restent des combats du quotidien, la solitude de l’enquêteur anonyme, qui plonge dans les informations et le réel comme il peut, cherche des chemins, récolte des tunnels, convaincu que des solutions existent, mais que les problèmes demeurent. Point commun de ces deux zones grises : les parapluies que chacun dresse dans son coin comme des herses à la sensibilité humaine douteuse. Les excuses bidons que les uns et les autres trouvent pour que le ballon aille dans la parcelle du voisin. Et, de l’autre côté, les colères et les incompréhensions qui jonchent des journées devenues à certains moments étranges, à d’autres complètement surnaturels. Car rapidement, on se retrouve plutôt en mode robot à parler avec des robots de barrages en barrages alors que ce sont des situations humaines dont on parle, que notre société a transformé en situations terriblement humaines.
L’insoutenable légèreté de l’être, écrivait l’autre.
Ce qui donne, dans notre monde déconnecté et hyper connecté, terrestre et extraterrestre ceci : L’insoutenable lourdeur à être ou à n’être plus.
Zones grises. Pas grisantes du tout.
Zones grises. Dans lesquelles tout le monde patauge.
Pendant que dans leurs cuisines, des femmes et des hommes pleurent des larmes sèches. Des larmes grises.

Ambiance sonore

Dans la librairie

Où s’en vont les souvenirs demande l’écrivain à Albert, qui hausse à peine un sourcil en voyant dans sa main l’ouvrage déposé par la libraire.
Il sait, lui, où s’en vont les souvenirs.
Il sait, surtout, qu’ils ne s’en vont pas. Puisque ce sont des souvenirs.
Il frémit toutefois , immergé comme à chaque fois, dans la question qu’il ne se serait jamais posée s’il n’était entré dans la boutique ; c’était d’ailleurs pour cela qu’il y était entré, une fois, par hasard – il pleuvait, et depuis, pour cela qu’il y venait de temps en temps, quand ses souvenirs épuisés appelaient d’autres idées. D’autres envies. D’autres mots. Et cette voix.
Il ne sait pas lire, Albert et c’est la libraire, Camille il l’appelle sans que jamais il ait eu l’idée de lui demander son prénom, qui lui lisait le titre.
La fois d’avant, c’était Le bonheur est au fond du couloir à gauche.
Albert aimait bien les ongles rouges de Camille, et les mots étranges qu’elle murmurait en lui glissant l’objet entre les mains, la voix soudain plus rugueuse, comme si elle lui révélait un secret.
Cette fois-là, il était rentré chez lui en cherchant le radiateur. Le couloir. Le bonheur. Il n’avait rien trouvé. Sa mère lui avait assez dit que le bonheur, c’était de la foutaise, une invention de tous ces crétins, sans jamais préciser qui ils étaient au juste, ces crétins. Elle était morte comme ça, clac, d’un coup, et il était fort possible que depuis, Albert cherche ces crétins.
La librairie était devenu un jardin, pour lui. Un endroit où une clochette puis un bruit de bois vous accueillait, de la musique classique toute douce en fond, la libraire et ses yeux par dessus ses lunettes. Un endroit où il venait cueillir des mots, des pensées saugrenues, en tout cas qu’il ne serait pas allé piocher de lui-même.

Photo de Korhan Erdol sur Pexels.com

Alors ? Dans le vent

Ce que mes mots n’ont pas encore dit ici : une vieille dame de 80 ans a soudainement disparu, comme on se soustrait de à soi soi-même.
Nul ne sait où elle est maintenant.
De fortes présomptions par la police étayées laissent penser qu’elle a mis fin à ses jours et qu’elle a choisi une rivière pour le faire.
C’est choisir, ici, qui a son importance.
Un hommage lui a été rendu la semaine dernière. Ce ne fut pas étrange. Ce fut même plutôt beau. Il faisait bon dans la petite église chauffée à bloc avec son vieux four à bois.
Il y a eu des musiques, des textes, des chants. Il y a eu des statues figées par l’incompréhension et des larmes de départ. Il y a eu des regards dans le vide et des mains qui se cherchent, des bras qui enveloppent. Des dizaines de silences à l’écoute alors quand ce fut fini, il faisait encore jour dehors, les langues se sont déliées. Des dizaines de paroles se sont libérées, de circonstances ou non. Il y a eu des rires, de la brioche et des verres à la main. Un bien beau cluster, comme on dit de nos jours. Et alors ?
Pour le moment, rien d’autre. Nous avons salué l’âme. Nous ne pouvions pas faire plus, ni mieux, ni moins à ce moment-là. Les jours continuent de passer depuis le 14 janvier 2022. C’est ce jour-là que fut officialisée l’absence. Préférons cela à disparition, tant déjà de leurs vivants, de nombreuses et de nombreux disparaissent telles des ombres devenues, vies réduites à des gestes minimaux et calibrés, portions de chagrins.
Les lueurs bleues des écrans ne sont pas un avenir mais déjà une forme d’enterrement. C’est dans la boite.
Alors ? L’absence, donc, et la promesse que la société du papier et du règlement, du notaire et de l’avocat vont être les prochains invités du menu. L’officier de police a prévenu : nous sommes entrés dans une zone grise. DE fait, la machine est bien emmerdée. Que faire ? Comment ? Une zone grise suspendue dans le temps. Si cela peut durer dix ans, cela peut aussi singulièrement s’accélérer.
Dans tout ce texte, peut-être ne vous a-t-il pas échappé qu’un mot manque depuis le début de toute cette histoire.
Ce mot, c’est corps.
Alors ? Pas de corps.
Fredonnons ces quelques rimes d’un noir désir naguère porté aux nues et aujourd’hui banni : Pendant que la marée monte / Et que chacun refait ses comptes / J’emmène au creux de mon ombre / Des poussières de toi / Le vent les portera / Tout disparaîtra mais / Le vent nous portera.
Et accélérons ensuite le tempo, on s’amène au vent, au-dessus des gens…

Ambiances sonores


Un silence longe les routes

Est venu le temps des restants. L’autre rive du départ soudain. Clap de fin un samedi de presque février. Ouverture des soldes. Le passage des symboles a installé sa caravane, quelques heures durant, quelques heures seulement, et il a refermé son cirque.
Les maisons demeurent. Avec, dedans, les quotidiens qu’on y niche.
D’autres noyades, dans d’autres effluves.
Des mégots à n’en plus finir.
L’énigme demeure et en même temps, peu importe l’histoire et sa chute en ces temps de tout de suite la suite. Ce n’est déjà plus l’heure de la bouche dégoût. C’est encore celle des pleurs. Il fait mou. Il fait torve, devant la désuète immensité qui tend déjà grands ses bras d’échalas.
Tout de suite la suite mais quelle suite ? Quel épisode de quelle série ?
Quand se taisent violons, le tempo se poursuit, inlassable, amputé d’un côté, bientôt nourri d’autres ruisseaux de l’autre.
Un silence longe les routes.

Ambiance sonore

Poussière de pantins

Elle dit, Finalement,une vie, c’est pas grand chose.
Ta gueule, il pense. Ou alors ouvre les yeux. Les oreilles. Les narines. Sors de ton « moi je ».
Elle raconte. Ces dernières années qui ne sauraient résumer toutes celles d’avant. L’âpreté du vieillir. La solitude qui peu à peu rend âcre et morose quand au mieux tout va bien.
Il pense, alors ne résume pas. Justement. Ne résume pas. Au contraire : élargit ton champ, et le mien. Cueille l’horizon : il ne fait pas nuit.
Elle évoque. Quelques unes de ces années d’avant. Pas celles de l’autre. Non, les siennes. Ses souvenirs à elle. Grâce à la personne de la vie qui n’est pas grand chose.
Ben alors, faut savoir, il pense. C’est beaucoup, déjà, ce que tu racontes.
Plus encore si l’on songe à l’époque à laquelle cela s’est passé. C’était couillu.
Et encore plus si l’on pense que des enfants comme toi, à l’époque, puis les années suivantes, la vie qui ne vaut pas grand chose en a accueilli comme toi trente, quarante, cinquante.
Elle continue de parler. Partie dans ses méandres.
Il est surpris, encore et toujours ; que l’on puisse ainsi dire des choses qui expriment l’exact contraire de ce qui est en train d’être dit. Comme si les mots devaient tromper leur monde. Par inadvertance. Ou par effraction. Bandits de petits chemins. Ces vieux poncifs sont si essorés qui ressemblent à des pantins de poussière.
C’est un samedi d’hiver en presque février en Lorraine.
Ciel bas et ciel blanc. Vent. Il fait froid.
60, 70 personnes sont venues. Habiter un peu le silence qui a pris la poudre d’escampette. Prendre de la seule chaleur qui vaut : celles des femmes et des hommes qui donnent, partagent, reçoivent, écoutent, pleurent, serrent les doigts, lisent quelques mots. Pour rappeler comme chaque vie, chaque vie, est unique dans son coin de territoire et comme chacune, chacun essaime à sa mesure.
C’est beaucoup, une vie.

Bon courage

Les jours passent. L’un après l’autre. On dirait que la météo est un doigt qui nous guide. Samedi dernier, c’était gris, froid, impétueux. Ces jours-ci, c’est l’hiver comme on l’aime en Lorraine avec du givre le matin, il blanchit les arbres et les prés, du ciel bleu et du soleil l’après-midi, une lune rousse, un grand ciel étoilé.
Les jours passent, l’un après l’autre. Un nouveau chemin s’est ouvert. Un chemin étrange. Il éclabousse, parfois. Il épuise. Il penche. Il se redresse. Il regarde droit devant. Il regarde droit derrière. Plein de mots le jonchent. Certains inédits, d’autres qui reviennent, en mode boomerang.
Les jours passent, l’un derrière l’autre. C’est un peu hagard. Certains jours. C’est plus apaisé, d’autres jours. Parfois, c’est dans la même journée que l’on passe du hagard à plus apaisé, du repos au tourment. L’incrédulité peu à peu s’estompe pour ceux qui sont dans cet étrange courant depuis plus de 10 jours maintenant. L’écume des colères noue les tripes. Les vases communiquent. L’incrédulité s’empare d’autres, et d’autres encore, sans que l’on sache vraiment jusqu’où frappe la vague.
Les jours passent, l’un après l’autre, et chaque lendemain peut aussi ressembler à un encore jour de trop. A l’absence chaque jour plus palpable s’ajoute une forme d’impuissance. Une lueur singulière. Dans cette météo hivernale, un brouillard est tombé, aussi.
Les jours passent et les films repassent. Les jours lassent et les histoires ressassent. Qui s’en veut. Qui se souvient. Qui n’a pas les mots. Qui en a trop. Qui est maladroit. Qui… Toutes et tous, unis malgré tout par ce fil invisible qui relie des femmes et des hommes par delà la géographie du vide et les lois.
Les jours passent et cette fois encore, il ne sera pas possible de « compter » sur cette société du parapluie et du règlement. Ce qui n’est déjà pas simple à vivre se double de mille et une obligations toutes plus compréhensibles et insupportables à la fois.
Non, cette société n’est pas aidante quand on a besoin d’elle.
Alors les jours passent.
Et c’est ainsi.
Les jours passent. La vie continue. Même si un être s’en est allé on ne sait où.
La vie continue et pèse de son poids mort comme métal autour des chevilles.
Qu’il est difficile, et délicat, alors, se trouver le bon souffle, de siffler le bon air.
Bon courage, ils disent toutes et tous.
Oui, c’est un bon courage qu’il faut.

AMBIANCE SONORE

Plouf

[AUTO MOQUERIE]
Parce qu’aussi, savoir des choses rire, et parce qu’on est dimanche, je viens à confesse. Comme on dit en Lorraine, la #chouffe (et ce n’est pas de la bière).

Connaissez-vous l’histoire de ce type en bottes et au bonnet bleu qui longe la rivière un samedi après-midi ?Non ? Alors imaginez ! Par exemple, vous êtes là-bas, et vous le voyez faire. Tendez-bien l’oreille : parfois vous l’entendrez gueuler comme putois.Ce type donc a tourné à droite près du petit pont. Il est descendu le long de l’eau. Puis il a suivi le cours. Le cours d’eau. Il a fait au bon vouloir de la berge et des ronces, il a chancelé sur des cailloux instables, il est monté, redescendu, il s’est emmêlé dans des ronces et des branches, perdant lunettes et bonnet, remettant lunettes et bonnet, poursuivant avec acharnement son étrange chemin. Sa traque. Son guet. Il a pris un bâton et il tape les ronces, les branches hirsutes, il sonde l’eau. Il est étrange, ce bonhomme, il apparaît ici, surgit là, méthodique malgré les apparences. Il engueule les pompiers quand il passe sous leurs locaux, merde, vous faites chier les gars, venez, vous savez mieux que moi, vous !Il engueule les ronces. Les pierres. Les branches. Les troncs.Soudain, paf ! Il se viande. Il tombe cul dans l’eau. Vous ne pouvez faire autrement que de sourire. De rire. Vous ne le savez pas encore mais ceci n’est qu’une anicroche, une broutille. Le type se relève, l’eau est froide, elle est entrée dans les bottes, ça fait plouitch plouitch maintenant. Parfois il prend son téléphone portable. Il prend une ou deux photos Vous vous dites il est dingue ce mec. Puis voilà qu’il disparaît de votre vue, longtemps, il longe d’autres parterres, croise des personnes interloquées, traverse une barre d’immeuble son bâton à la main en faisant plouic ploc, et le revoilà, il vous surprend quand même car il attaque l’autre rive. Après le pont, à droite toujours. Il scrute. Il avance. Recule, prend un autre chemin, avance, tape des ronces, chancelle sur des pierres. Presque 2 h que le manège dure et vous ne le savez pas car le meilleur est à venir. Votre patience est récompensée. Là-bas, un amas de branches et de troncs, il s’avance, il scrute, il monte sur un arbre, se penche, regarde et là le gadin de chez gadin, cul par dessus tête, le type se vautre comme une merde dans la flotte, le tronc a lâché et pisse quelques grammes de sciure, pendant que le mec se relève, et à votre grand étonnement, oui, à votre grand étonnement, pendant que vous le devinez douché pour le coup, glacé, violet, eh ben lui il se marre aussi. Il rigole. Il regrette presque la scène n’ait pas été gardée pour la postérité. Il rigole parce qu’à cet instant précis, son téléphone sonne ! Ce gadin dans l’eau, mes amies et mis, c’est cadeau !
Oui, rions des choses graves aussi. 🙂

Les vieux, les vieilles

Peu à peu, tout avait fini par devenir invivable.
Ce monde-là. Ce quotidien, chaque jour remis sur l’ouvrage.
Il en fallait, des clopes et des apéros du soir, des ballons de rouge et des pilules de couleurs, les lectures et des musiques, des journaux et des émissions comme autant de rendez-vous pour que tout cela fût à peu près supportable. A peu près seulement.
Puisqu’un jour, ça ne l’est plus.
Il est alors temps de voguer vers d’autres cieux. D’arpenter d’autres rives. Et il n’est rien à redire à cela.
Que sait-on des fins de vies pour celles et ceux qui ont empilé les décennies, à qui le pas devient plus lourd, l’ouïe plus retorse, la vue moins perçante ? Ces femmes et ces hommes dont l’univers se rétrécit comme fond la banquise ? Dans une solitude que pudiquement la société nomme « isolement ». Un pudiquement brutal puisque jamais, de nos jours, on ne leur dit qu’ils sont une richesse. Puisque sans cesse on leur fait comprendre par mille et un sentiers qu’ils sont un poids. Un coût. Un pousse-toi de là. Un espace réduit.
Il me souvient, le jardin de mon père, si grand naguère, et si petit à la fin. Tellement petit que c’en était tout de même épatant de sentir qu’il en restait le maître. Qu’il y avait acceptation et que c’était choix que de centaines de mètres carrés, il passa à quelques mètres tout au plus ce « jardin » à cultiver. Largement suffisants, ces quelques mètres et même déjà presque trop.
Il me souvient les grandes maisons qui finissent par devenir trop grandes pour celles et ceux à quelques pièces suffisent. Comment ne pas songer, une fois encore, aux mots universels de Jacques Brel, le tic tac agaçant de la pendule qui dit oui, qui dit non, et puis qui un jour dit non, ou dit oui.
Le rythme lent du phrasé et de la chanson comme pour souligner plus fort encore l’écart qui n’en finit pas de se creuser avec ce qu’il se passe  » au dehors » pendant que elles et eux dedans. Enfermés chez eux dans l’hystéro-société qui ne leur apporte plus grand chose d’apaisant, bien au contraire.
Les vies parties de ceux d’avant qu’ils fréquentent encore en pensée, et les vies pleines de ceux d’après, qu’ils ne fréquentent plus vraiment.
Les géographies ne sont plus ce qu’elles étaient.
Les technologies non plus.
Les vieilles et les vieux sont là. Nombreuses et nombreux. Et pourtant mis sur le côté. Sources de culpabilités quand est venu pour elles et eux le moment de s’en aller, dans un univers médicalisé ou non. La lassitude de peser tant. Aux grands traits ont succédé des pointillés. Des points de suspensions.
Et c’est ainsi. Et c’est comme ça.
Et c’est couci. Et c’est couça.

Une âme s’en est allée

Aujourd’hui ou demain, cela fera déjà une semaine.
Nous ne le savions pas. Il n’était pas question de disparition. Encore moins de disparition inquiétante.
Et puis tout s’est enclenché / déchaîné. Un vendredi. A 15 h 50.
Nous n’aurions jamais pu imaginer. Qu’un geste au-delà du réel nous plongerait dans cette réalité-là. D’une irréelle réalité.
Une âme s’en est allée. Une personne âgée a dit stop. Stop à sa vie. Stop à cette merde de fin de vie. Stop à cette saloperie de crise sanitaire. Stop parce que malgré ses proches, l’isolement était tel que supportable il ne l’était plus. Les clopes ne suffisaient plus. La télé ne suffisait plus. Les apéros ne suffisaient plus. Les chansons et les livres ne suffisaient plus.
Une âme s’en est allée et son corps est invisible.
Le voilà l’étrange sablier dans lequel on se retrouve propulsé.
A arpenter les rives et les ronces, l’oeil gris, le froid grinçant.
A arpenter un peu bêtement. Est-ce ici ? est-ce là ? Est-ce tout près ? Est-ce déjà loin ? Est-ce si important ? Est-ce que ça ne l’est pas ?
A répondre à ces étranges questions qui ont fait leur entrée dans l’horizon : alors ? des nouvelles ?
Oui. Non. Il n’y a pas toujours les mots pour dire ce dans quoi on est au juste entrés, nous les pas partis que nous sommes, les toujours là que nous sommes. C’est un temps suspendu, du deuil et du pas deuil qui s’installe chaque matin, un temps du souvenir et du futur suspendu, pendant que la vie continue.
Alors se dire que c’est mieux comme cela.
Alors regarder l’enfant qui vient de naître, ses soixante centimètres, et tout miser sur les 21 grammes. L’âme s’en est allée. L’inventaire sera vaste. Très vaste. Il reste tant à découvrir, à partager, tant à se réunir et à témoigner. Tant à rire et à pleurer.
Un compte à rebours a commencé. Un autre. Le nôtre.