Je m’en souviens très bien, des débuts « de l’internet ». C’était un printemps, une fin d’hiver, c’était pas encore cyber. Les premiers mails, les fax depuis un ordinateur, le bruit du modem, les premiers blogs, les moteurs de recherche. Eh bien sache le jeune que c’était il n’y a pas si longtemps et que nous autres, les vieux, on a l’impression que c’était il y a une éternité.
Ce qu’est devenu « l’internet du monde », ce que l’Homme en a fait, c’est pas tout à fait ce à quoi nous nous attendions à l’époque, nous autres pionniers qui nous nous ignorions.
L’utopie a vite valsé.
Le mercantile a vite percuté.
L’univers s’est recroquevillé.
On marche dans la nature, on se retrouve dans une galerie marchande.
On est dans le désert et on arrive à Dubaï.
Je me souviens très bien des premiers blogs.
Il s’y passait des tas de rencontres, il y avait une frénésie à lire les autres et à débattre. A produire. A Partager.
De parfaits inconnus débarquaient soudain chez moi, certains y restaient, d’autres s’en allaient, parfois ça restait et puis ça s’en allait, parfois ça s’en allait et puis ça revenait.
Nous construisions ensemble quelque chose dont on se fichait bien de savoir vers quoi ça allait embarquer puisque nous pensions que le numérique était une corde de plus. A notre arc. Pas autour de notre cou.
Facebook n’était pas encore né. Google balbutiait.
On se retrouvait là, un peu comme dans la maison Bleue, celle sur la colline, où l’on ne frappe pas.
On fumait des pipes sans tabac et sans fumée autour d’un feu qui n’était allumé que dans nos corps et nos esprits.
Nous étions trentenaires, nous rêvions, nous vivions.
Il se passait quelque chose.
Quelque chose de frais, de nouveau, d’assez épatant même.
Une liberté. Une liberté d’expression inconnue jusque là, en tout cas pas de de cette façon. Un enthousiasme.
Parfois, le village monde nous claquait au visage. On découvrait qu’un tel était au Canada, un autre en Afrique, et qu’on nous lisait en Australie. Le truc de dingues. Wikipédia était déjà en place, comme une immense fenêtre partagée sur le savoir pour tous.
Oui, elle avait de la gueule, cette utopie. Tout le monde n’était pas toujours courtois, y’avait des neurones qui chauffaient, des irritations, des agressions textuelles, mais la meute des haters n’était pas encore née et quand un ouvert claquait son beignet à un fermé, au fond, cela s’équilibrait.
Cet internet-là a duré une petite dizaine d’années.
Des liens se sont noués. Y compris dans la vraie vie. Quelle choc quand on voit en vrai celle et celui avec qui, déjà, on partage tant de choses sans ds’être jamais vus. Mais en se reconnaissant. Par delà les tuyaux.
Curieusement, je crois bien que c’est le référendum européen qui a sonné le glas de cette atmosphère. En 2005. Il y a clairement eu un avant – on se passionnait comme des dingues pour cette Europe là ou cette Europe-ci, une citoyenneté s’inventait, ou se réinventait – et un après. Un coup de barre non du fait du vote en lui-même, mais du fait je pense de toute cette énergie civique mise dans l’aventure.
Des liens ont commencé à se distendre, des débats à ne plus fleurir, et puis la suite on la connaît. Les twitter, Facebook, Microsoft et autres monstres numériques ont fleuri, ont occupé l’espace, façonné les modes de faire et fabriqué leurs algorithmes. Les smartphones sont devenus des ordinateurs de poche. Des appareils photos épatants. Le miniature a peu pris le pas sur nos rêves de grandeur. Comme couvercles sur horizon. Voilà que peu à peu, on s’est mis à voir moins loin, à écrire plus court, puis à ne regarder plus et à écrire de moins en moins, puis à n’écrire plus. Un blog, aujourd’hui, c’est une coquille de noix dans un océan avec à son bord quelqu’un qui parle tout seul. Ou pas.

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