L’art, c’est pas (toujours) du commerce, c’est de l’amour

Une amie artiste musicienne vient de sortir son premier album. A travers elle, je souhaite ici saluer toutes celles et ceux qui s’accrochent avec les dents et le coeur pour nous offrir en partage ce qu’ils sont. Ce n’est pas donné à tout le monde. Ce n’est pas cher payé. Ode aux artistes de l’ombre qui loin des vibrations de l’écume des écrans et des réseaux sèment des pépites en nous disant : je suis vivant. La main tendue. Nous disant : et toi ? Moi ? Bordel, achetez-les ces disques ! Allez-y à leurs concerts ! Et si je pense musique, cela vaut pour tous les autres. Comédiens, danseurs, cinéastes, peintres, photographes, écrivains. C’est pas (toujours) du commerce. C’est (souvent) de l’amour.

Finalement, je me suis arrêté sur le bord de la route. J’ai garé la voiture comme j’ai pu, entre une flaque et une autre. J’ai enfin pu fermer mes yeux. Laisser mes doigts dessiner dans l’air du pouce et de l’index des ondes légères, dessins à la plume. Tendre l’oreille. Avec assiduité.
C’est quand même quelque chose d’écouter enfin comme un auditeur lambda un album de musique auquel vous avez été associé par la magie des rencontres qu’offre la vie !
La nuit tombante de ce premier samedi de février semble avoir nettoyé les embruns qui ont précédé la sortie du disque, comme les dernières pluies ont douché la crasse. Je peux enfin poser un regard neuf, frais, sur la production qui vient de naître. Pour le coup, ce mot convient. Il y a eu accouchement.
J’écoute.
Puis je regarde le prix du disque. Je pense au prix du spectacle.
Et je frissonne. Me vient l’envie furieuse, mais vraiment furieuse, de témoigner.
Putain, putain, mais où peut-on lire et trouver traces de la sueur des neurones de ces femmes et de ces hommes qui dans l’ombre et parfois dans l’oubli, dans le silence assourdissant d’eux-mêmes, osent la sueur des coeurs, la franchise brute de l’émotion, y bossent, y creusent y puisent, s’y épuisent, se livrent, se donnent ?
J’ai alors brutalement envie de mettre un peu de chair de poule dans ce qui est bien trop devenu un commerce.
Alors que l’album d’un artiste, a fortiori le premier, mais évidemment aussi ceux qui suivent quand l’artiste a le courage de continuer, voire simplement la possibilité de le faire, c’est pas du commerce.
C’est des tripes qui se déposent. C’est des années de doutes, d’avancées, de reculades, de peurs, d’échanges, de travail car le prix, le disque, ce ne sont que les outils, que les passerelles, que les prétextes à la rencontre, au voyage, puisqu’une aventure est toujours un voyage.
D’ailleurs, en écrivant cela, je me dis que je parle des musiciens, ici, mais je n’oublie pas les autres, les danseurs, les comédiens, les peintres, les sculpteurs, toutes ces âmes, au fond, qui se donnent dans une forme d’indifférence générale, tellement l’offre est immense. Mais notez juste ces mots-là, pesez-les : tellement l’offre est immense… Ils résonnent, ces mots, ils pensent, et ils pansent, tant de partout se claironnent par tous les médias possibles ce qui manque, ce qui pose problème, tellement les besoins sont insatisfaits. Ces femmes, ces hommes, ces artistes se muent en artisans, bossent comme des cinglés à en perdre la notion du temps. Ils œuvrent en coulisse. Loin des regards. Avançant tels des fourmis qui portent des charges dont on se dit parfois qu’elles sont bien trop lourdes pour eux et qui pourtant, ne rechignent pas, ne renoncent pas, ce n’est pas faute d’ailleurs d’y penser, alors ils continuent, ils avancent, ils reculent, ils avancent.
Il y a certainement des centaines, des milliers d’écrits et de témoignages qui parlent des artistes mieux que je ne saurais le faire. Plus érudits. Plus gros porte voix que le mien.
Mais ce n’est pas souci.
L’artiste apporte sa pierre. Je dépose ici la mienne.
C’est un joli caillou Blanc. Un petit galet tout poli, timide presque, qui murmure dans le filet du ruisseau au milieu du vent dans les arbres.
L’album que j’écoute dans la voiture pendant que mes doigts dansent dans la nuit tombante est celui de Lise Baudouin. C’est une pianiste. Elle a enduré les longues heures de l’éducation classique. Elle a osé les chemins de la musique contemporaine. La voilà au pied de son plus beau chemin, et ce n’est pas rien : transcender tout cela, sortir du bois, ou plutôt de l’océan, oser déposer au creux de nos oreilles ses créations. Neuf pépites musicales qu’il ne faut surtout pas résumer à neuf pistes sur un disque.
L’album que j’écoute dans la voiture pendant que mes doigts glissent en silence dans le drap de la nuit tombée me fait gambader vers mes autres amis qui eux aussi s’y sont mis de manière indépendante, produisant eux-mêmes leurs albums. Mickaela, David, Olivier, Fred, Eric et tous ceux que je ne connais pas mais que j’ai écouté avec la même émotion, le même respect, le même amour car au fond c’est de cela qu’il s’agit, oui, le même amour.
Je regarde la pochette. Je pense aux heures passées par mon ami Francis. Aux heures échafaudant l’objet. L’écrin. Car c’est aussi cela un album à l’heure du digital immatériel. C’est un objet, un bel objet, un disque, une jolie préparation que de son côté le cuisinier soigne pour qu’on ait envie d’aimer ce qu’il a préparé.
Bien sûr, cela ne se fait pas de parler des épluchures, du sang qui coule quand le couteau trop aiguisé a tranché la fleur de la peau, des larmes qui grincent quand ça ne vient pas, quand on n’y arrive pas, quand on doute, quand on s’exile, ces pleurs de l’espoir brutalisé, des fatigues, et des joies bien sûr, de la fierté, du plaisir.
Non, cela ne se fait pas d’évoquer tout cela et pourtant bordel, si, ça devrait se faire parce que derrière tout commerce artistique, des centaines, des milliers d’heures qui transforment la bête. Le labeur est immense et ce sentiment profond que l’argent du beurre ne graisse pas la crémière et le fermier.
Les artistes méritent mieux que les airs condescendants qui les amalgament trop facilement aux saltimbanques.
Les artistes sont des artisans, des orfèvres, des laborieux qui travaillent le talent sans cesse et qui donnent leurs émotions en partage.
12 balles un CD.
Pour tout ce boulot ?
15, 20, 30 balles un spectacle.
Pour tout cet amour ?
Franchement, c’est pas cher payé.
Mais la nuit est tombée et il est temps que mes mains se saisissent à nouveau du volant pour rentrer chez moi. Je laisse la musique me raccompagner, me conduire jusqu’à la maison. Un merci au coeur.
Un texte en bandoulière.
Que voici.

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