Cap Spartel

Ben, maintenant qu’il est là, fallait bien aller quelque part. Alors après quelques ruelles et quelques serpents de bitume puis de caillasses, ce fut la plage. Les pancartes avaient prévenu : Cap Spartel. Un nom qui claque bien, surtout avec ce vent. Il a tourné le dos à la mer, Auaati de Hanaa Ouassim entre les oreilles, Léonie Pernet aussi, normal, elles ont fait le morceau ensemble, mille versions peut-être, dix, disons, parce qu’en musique on peut à l’infini réinventer sans cesse de nouvelles chansons, les enrichir, ou les noyer dans la masse, plaire à des publics différents, a priori incompatibles, pas amenés à se rencontrer. Ils n’ont pas les mêmes feux de bois.

Rien à voir entre ceux à la braise solitaire qui s’éteignent dans un crépuscule naissant ou une aube qui s’étiole, et ceux plus trépignants de ces filles et de ces garçons moins hystérisés qui se sont installés à côté, hirsutes et débraillés d’une nuit agitée, disons-le, encore une soirée avec de l’assourdissant et du boost, l’âcre qui flotte entre les silhouettes qui ondulent, ou trépignent, se fritent parfois. Il pense à la touffeur de ces lieux confinés, branchés, qui vous claquent sous les aisselles, ils puent en fait, pendant que vous sortez quelques minutes, dehors, au frais, adossé à un mur, ou adossé à rien ; non loin, des mains se tiennent à ce qu’elle peuvent pendant que les boyaux se vident et qu’une ombre amie se penche, compatissante, à ses risques.

A heure égale, leur feu frime. Ils viennent de l’allumer. C’est surprenant comme on trouve toujours du bois sur une plage.
Son feu à lui a jeté tout son jus. Ca sent la fin. Pour aujourd’hui en tout cas. 2 250 kilomètres dans les naseaux, avec un plan dingo, jamais formulé, de plus en plus consistant : peut-on partir sur les traces que de ce l’on n’a pas laissé dans des endroits où l’on est jamais allé ?
A force, la question l’a tellement taraudé qu’il s’y est mis. Le camion est là-bas, on devine sa forme, il se repose le moteur, se détend les essieux. 2 250 bornes sans trop s’arrêter, à la lenteur du départ avait succédé l’urgence du pendant, l’espoir de l’arrivée.
Cap Spartel. En pensant à elle.

Mario n’a aucun souvenirs, ici, n’est venu qu’en imaginaire. Tanger ? Non, aucun vécu, jamais venu. Tanger ? Ah, si, quand gamin j’ai appris que j’aurais très bien pu naître ici. Les imaginales avaient fait le reste, courses joyeuses avec Amina, Fatima et les autres, Tarek, Fadoul, Habib, Jean-René. Une sacrée bande !
Ils avaient renoncé, il n’y étaient pas allés, il n’y était jamais né mais il y pensait souvent à l’époque, avant que les souvenirs se brument. Et les voilà qui reviennent. Il les retrouve, les grolles dans le sable fin qui lui file entre les doigts.
Il s’est assis longtemps, pendant que le petit feu allumé pour manger des raviolis se dressait sous des nuages pressés, puis il s’était levé, ventre plein de mauvaise bouffe. Le feu avait lentement glissé vers le sol faute de nourriture.

Un sacré concours de circonstances : des photos, des musiques, des incrédulités, des sensations, autant de guirlandes invisibles tressées au fil des ans, et il arrive là. Comme à la parade. En quête pour tout à l’heure quand le jour sera grand de murs Bleu et d’escaliers Blanc, chats dans des ruelles, femmes dans des maisons entrouvertes, hommes qui boivent le thé.

Il se souvient évidemment très bien de Oslo. Le toit de l’opéra. L’été. Le soleil blabc. Les rayons tapaient forts, incroyable, c’était le milieu de l’après-midi. La terrasse recouvrait le palais en bois dessous, dédié aux artistes, chiottes immenses, dédiés aux visiteurs, même le vent à cet endroit semblait se taire, même les femmes et les hommes qui se promenaient comme lui semblaient s’être mués en fourmis. Il plissait des yeux, il plissait, ça oui, il plissait mais ce n’était pas ici, non, ce n’était pas là, le pays de ses souvenirs futurs d’enfant d’hier.

Alors Tanger. Le concours de circonstances. Le moment du départ. Une autre chanson. De Thiéfaine celle-là, le très violoncellisé Un automne à Tanger. C’est l’automne, c’est cool, se dit alors Mario, maintenant qu’on a changé de fuseau horaire, qu’on est passé à l’heure d’hiver, promesse de nuits allongées, de jours qui ne se lèvent pas, comme un tunnel, un corridor dans lequel on tâtonne en souriant moins qu’en été, moins qu’au printemps, l’automne, ce prélude à l’hiver, ces autres lumières qui clignotent, les guirlandes, dents noircies et visages grimés pour Halloween, sourires clinquants pour la Saint-Nicolas avec mandarines pour rire, pain d’épice pour s’épaissir la gorge, c’est bon le miel en automne-hiver, et ce train fou, parfois ivre qui conduit jusqu’au fêtes de fin d’année, autres guirlandes, magasins mimiques, rubans autour des boites. C’est en pensant aux années précédentes et à ces perspectives qu’il a dit Non, et qu’il est allé à Tanger.

Il y est maintenant, les yeux mi-clos. Etrangifié par le chemin de ses pensées. Curieux de se souvenir d’Oslo ici sur la plage, dos à la mer, face à la ville là-bas au loin, près d’autres gens.
Il n’a pas fait attention à Tanger. C’est le cailloud des ricochets qui lui dit, Tanger, bien sûr Tanger, évidemment Tanger...
Rewind. Tanger, ce point magique. Son doigt sur la planisphère. Le grand Atlas que quand il regardait en bas, il voyait pas le haut, hissé sur la pointe des pieds, la table, tellement grande, et ce doigt, grandissant, suivant routes et mers, Gibraltar.
Et là bim c’est revenu, sur le sable, dans cette ambiance mi-clos, éclairée par quelques feux de bois éparpillés, comme des étoiles au sol. Des grappes de jeunes qui afterisent l’after, on est forcément jeune quand on finit une nuit comme ça sur la plage, et ça l’amuse, lui, le vieux, d’être là, pas en bande, seul, si bien seul même si la femme qui a surgi dans son dos l’estomaque. Elle est sortie de l’eau et c’est le clapotis qui l’a fait se retourner. Une apparition. A se frotter les yeux, ce que Mario fait, le con, avec le sable quii lui griffe les pupilles, pendant qu’elle et son allure folle chasse l’eau de son visage, les cheveux trempés, la démarche assurée, tonique, les lèvres salées. Elle est loin et il regarde. Immobile. Figé plutôt. Elle ne s’approche pas. Elle va vers les siens. Il a bien fait de venir.

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