Gérard Manset / A bord du Blossom – Férocement contemporain

La première écoute d’un album de musique est toujours un moment particulier.
Pour certains artistes, je fais le choix de m’y consacrer pleinement.
Parfois, comme ici, c’est même l’occasion d’un partage « en direct live ». Distiller de l’émotion. Du fond. Partager vers où l’écoute me mène. M’emmène.
Place à Gérard Manset, et l’album A bord du Blossom, qui vient de sortir et qui poursuit l’inlassable exploration d’une humanité coincée entre le jour et la nuit, le bien et le mal, les origines pures et les printemps corrompus.
On connaît la chanson ? Pas certain ! Le disque se présente comme une histoire qui nous est narrée, un voyage qu’on entreprend dans le sillage du Capitaine. A bord du Blossom. Vers des îles qui n’existent pas (quoique), d
ans une nature furieuse et espérante, une humanité en berne. Férocement contemporain. Toutes ressemblances avec des événements récents, en effet, ne relèvent pas du hasard ! Merci l’artiste de nous forcer un peu le destin.   

Le dernier opus de Gérard Manset poursuit, inlassablement, la vague du dialogue, le voyage qu’à ses côtés avec nos mots à nous et son langage à lui nous ne cessons d’entreprendre ; d’emblée, on embarque. Comme dans un conte. Le capitaine est un océan à lui, dit  une femme, sous les cordes. Un homme, glotte aigüe, lui répond.
Elle : du grain dans la voix, grave ; un grain de beauté.
Lui : du fluet dans le timbre, médidatif.
Nous voilà en plein Mansetlandia.
D’ailleurs, ça commence par Ce pays, celui que l’on cherche longtemps sur des cartes, des nuits entières. On pense à celui de La Liberté, j’ai cherché, j’ai cherché, mensonges, disait l’artiste, qui ajoute dans un langage qu’on n’oublie pas, il n’existe pas ce pays que j’ai connu, ailleurs et naguère.
Puis voilà une voix d’enfant, surgissent les mots ville, poésie, livre. Ce qui est écrit dans les livres n’existe pas, semble prévenir Manset à l’adresse des plus jeunes que l’on devine béats devant leurs écrans. Un Manset, me disais-je en écoutant, plus proche que jamais à 70 balais de la synthèse, ou du climax de son oeuvre d’arpenteur. A moins que dès le début il y fût, entretenant alors l’ardoise. Sans concessions. Ne pas se tromper : l’enrobage féérique pique comme des orties. On se gratte là où ça nous gratte.
Le second morceau débarque. Rythmé. Guitare. Trompette. On nous ment. Une lampe à la main on cherche son chemin. L’avez-vous, demande l’artiste. Que l’on imagine errer avec nous dans les rues de la ville, du pays, du continent, du monde. Ses lunettes noires. Sa lampe frontale. Qui éclaire la nuit. Assombrit le jour.
La voix de l’homme démarre le troisième morceau et nous parle depuis la falaise, sur une île, on dirait la voix e l’ancien ministre de l’écologie, des mots qui restent en bouche, comme des larmes, ou des promesses. Amaïti, amaïta, C’est sûrement une référence à quelque chose. J’y entends un cri de ralliement. D’ailleurs, je crois que c’est le nom de l’île, mais c’est celui de l’enfant. Il rejoint le capitaine dans une filiation absolue, une adoration, une fusion qui conduit à c’est mon Karma, quatrième chanson aux sonorités tropicales, avant qu’une transition parlée nous conduise vers Manila Bay, sixième titre de l’album.
Les guitares s’électrisent, sous nos yeux qui brillent, qui s’exotisent. Manset nous raconte ce que nos yeux ne voient pas, non parce que cécité, plutôt déni. S’inventer un monde en riposte à celui que l’on a ? Joli mais pas sûr.
Il est temps en tout cas, au mitan de l’album, de se poser dans un Hamac.
Une créature se glisse aux côtés du narrateur, jumelle androgyne, la pupille en grain de caviar. Le teint vers amande. Androgynie intime des genres qui ne font qu’un, comme un écho aux salauds qui sévissent.
Il fait doux. Il est temps alors de pendre Une chambre à la Havane où la lumière se pavane. Où les souvenirs sont si précis, où les instants sont si présents, Symphonie où la guitare reste sèche, litanie qui nous rappelle la suite. Nous invite à la prudence.
Ne nous enflammons pas, potentiels icares que nous sommes, brûlés factices et complices si l’on n’y prend pas garde.
La fin du morceau, instrumentale, invite à savourer des souvenirs lumineux avant d’attaquer la suite. Moins drôle. Moins féérique quoi que toujours enrubannée de poésie. Le changement d’entrain n’en est pas moins palpable.
Avec une vierge pleure, revoilà les guitares « Mansesques » pour appuyer le propos, enrichis soudain de mots en espagnols pour ajouter à la sensation que les cœurs se serrent, en effet, que du sang coule des mains.
La vierge contemple l’humanité et ses millions d’années, où tout s’entasse pendant que quelqu’un lave par terre. Puis surgit le Fils du roi. Acide. Car juste avant, la tribu primitive narre l’enfant qui s’est élevé on ne sait comment, brillant, lumineux. Et voilà que soudain, on plonge dans le mal des dirigeants, saisissant raccourci de la liberté rognée qui met des cravates et des costumes, habite dans des châteaux, loin des forêts et des espaces, la liberté docilement emprisonnée par nos secousses quotidiennes.
Le mal et le bien qui bientôt se confondent.
Ca gronde.
Des chevaux, un étang, des oiseaux sont avalés par la tempête. Manset rappelle dans Dame Nature et ses soubresauts si présents encore, typhons, tsunami et autres déroutes. Le capitaine cherche le mot sans le trouver qui n’hypothéquerait pas le sommeil à venir.
Là-dessus, pourquoi les femmes, avant-dernière chanson, interroge à mesure que Manset questionne. Grinçant. A contre courant. Pourquoi les femmes sont-elles devenues si méchantes que personne autour d’elles ne s’en soucie.
Un étonnant point de vue en ces temps où paroles se libérant, l’émancipation égalitaire se pose comme socle nouveau des relations humaines. A moins que ce ne soit une provocation ? L’artiste narre l’entrejambe serrée sans que l’on sache s’il parle de celle des femmes ou de celles des hommes, sans oublier l’enfant.
L’enfant qui vient dire à sa mère, à son père, ce que fait le mal, et dame nature alors, si monstrueuse dans la chanson précédente, ressemble avec l’abeille et le bourdon à la solution de naguère, de demain, pendant qu’un homme, seul, est assis sur un banc.
Pour finir, voici Le paradisier. Une voix cristalline, des chants d’oiseaux, une guitare légère, des notes simples. C’est la fin du périple. On a traversé les continents, les époques, revisité les rapports entre l’homme, la femme, l’enfant, la nature.
L’heure est à la cueillette, quelque part en Asie, avec en poche la photo jaunie d’un futur où vole le paradisier et ses acolytes oiseaux aux noms mystérieux.

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