Un tour en France

Vendredi. Dans ma ville du coin. C’est l’événement, c’est l’effervescence peinarde en cette fin de matinée, puis en ce début d’après-midi. Le Tour de France est annoncé. Les routes sont bloquées. J’en suis, pour le mien travail. Alors je m’immerge. Même je m’incruste chez des gens et leur balcon.
En fin de journée, après que la caravane soit passée, après que le train des cyclistes et de leurs véhicules associés ait déboulé, il m’est resté du mi-figue, et du mi-raisin. Du plaisir, et une gêne.
Face A. Le bon tour. C’est cette magnifique communion de femmes, d’hommes et d’enfants, de jeunes et d’anciens qui convergent, là, qui patientent, sous le soleil exactement, puisque ça cogne, quand même, cette année. C’est liesse tranquille. Un air de marché. On boit en terrasse. On se retrouve. On se donne des nouvelles. On joue. On a les sourire. Merci le Tour.
Face B. Le mauvais virage. Le grand capital jette à la gueule des debout derrière les barrières des gadgets sur lesquels se précipitent les nuées. La grande hypocrisie qui vante les économies d’énergies et la sauvegarde de la planète avec six hélicos au-dessus, des centaines de camions. Des moyens gigantesques pour distraire le badaud. Facile d’écrire tout cela. Plus chiant à ressentir. Quelles débauches (d’énezrgies !)…
Alors faisons comme lui. Passons. Pédalons devant. N’en faisons ni caisses ni (trop de) démagogie.
Ne pissons ni froid ni trop chaud. L’événement – dopage ou pas, covid ou non – est incroyable. Il taille la route. Il sème des couleurs. Il rassemble quelques instants. Il est impressionnant, comme une ville qui chaque jour se déplace, se pose, s’en va. Hommage à celles et ceux qui bossent, installent, posent, désinstallent, déposent, reposent, entreposent.
Les images étaient belles.

Qué dégringola la liberta et la contaminacion

Ce n’est pas nouveau, ce n’est pas une information : cette « époque » – qui n’a plus rien d’épique avait chanté il y a fort longtemps déjà Léo Ferré en mode Préface – est de plus en plus irrespirable. Agaçante. Fatigante et chiante comme la Léa de Louise Attaque.
Cela fait plusieurs semaines, mois, que je « stocke » cette sensation avec l’envie, un jour, d’en dire quelque chose. Le moment est venu. Hier. Comme une goutte d’eau en plein soleil. En moins rafraîchissant.
35° dehors en Lorraine. Pas un pet de nuage. Et sur l’autoroute, réguliers, pénibles, ces mêmes « alertes : MÉTÉO ATTENTION, risque d’orages, soyez vigilants ».
Pas de quoi péter un câble, je le reconnais.
Mais largement de quoi penser plus fort encore : MAIS FOUTEZ-NOUS LA PAIX !!!
Putain, depuis le Covid, peut-être avant mais je ne m’en étais pas perçu, c’est que des injonctions comme ça qui tombent sur la pauvre cabessa des citoyens.
Tout devient matière à le charger, ce pauvre citoyen : va voter, vote comme ça, il pleut attention, il fait chaud attention, protège la planète, isole ta maison, pense à tes vieux jours, change de voiture, mange 5 fruits et légumes, arrête la viande, dénonce les porcs, pleure les morts, vénère hier, oublie aujourd’hui, pense à demain, éduque tes enfants, gère le numérique, change de mot de passe, met à jour ton application, va te faire vacciner, attention si tu sors aux piqûres, les voitures en ville c’est pas bien. Vraiment super !
On se sent bien, partout où l’on va.
Forêt interdite, site interdit, sentier protégé, chantier sous alarme, vidéosurveillé tu es, non, pas ici, non pas là, pas comme ça, chemin fermé feux de forêts. Met un masque, met pas de masque, remet un masque. Fume pas, roule pas. Travaille, travaille pas, télétravaille, télétravaille mais pas trop. Consomme moins, consomme pas pareil, achète local, le reste viendra de Chine. Arrête avec tes poubelles, tu génères trop de déchets, les mails c’est pas bien.
Va dans ce magasin, pas dans celui-là. Nom de Zeus !
Qué dégringola la liberta !
Qué augmenta la pollucion ! Et la contaminaction !
Qué bordela dans les casas !
Car le pire, au fond, c’est pas uniquement la multiplication de toutes ces entraves. C’est le cumul des peines. Maintenant qu’alentour, tout le monde est médecin, météorologue, écologiste, géopoliticien, etc. Aux injonctions gouvernemantales, mondiales, régionales, départementales, municipales, intercommunales, médicales, médiaticales, verticales, diagonales et horizontales s’ajoutent les donc injonctions amicales, collégiales, familiales.
Mille milliards de mille sabords.


Concert en direct / Chapelle ardente (Catherine Watine)

Elle a pris des risques, Catherine Watine. Alors moi aussi.
Je vous propose une manière étonnante de suivre un concert : par écrit, comme si vous y étiez.
Sauf que c’était le samedi 14 mai . Concert privé avec du public. Voici ce que j’ai noté en direct.


Chez Watine. Dans sa maison. Une ancienne chapelle. Pleine de lumière.
Premier concert depuis sept ans, annonce l’artiste au moment de s’installer devant le piano. Pas n’importe quel piano. Le sien. « Il m’a sauvé » dit-elle. Voilà qu’on le regarde autrement. Elle dit cela après avoir lâché tout à trac les drames survenus dans sa vie ces dernières années.
Elle annonce : ce soir, c’est un test. Je me dis : c’est une messe. Fraternelle. Œcuménique. Amniotique.
Premières notes. Premiers mots. Voix blanche. « La vie c’est un pays étranger« . On est dedans fissa. Doigts velours sur le piano cristallin. Je regarde mes comparses d’un soir. Une cinquantaine de personnes et le silence de celles et ceux qui écoutent en profondeur. Ce silence-là est tout aussi prenant que les chansons déposées par Catherine dans sa tunique colorée.
La voix pose des notes délicates. Il faut noyer le chagrin, attacher ses cris. Un saxo surgit soudain à l’étage, un souffle profond, qui poursuit, qui ponctue, qui prolonge.
On entend alors les respirations. Toutes les respirations. Nous voulons des anges. Volons parmi eux. Les chansons se suivent et Catherine Watine pousse le concert comme on trace sa route dans la roche. Tendre. Il y a des jours, on est maussade. Il faut traverser des avalanches.
L’artiste chante avec émoi avant de laisser la parole au piano. Rt réciproquement. D’un monologue en prologue on passe au dialogue en catalogue.
Nous voici plongés en bord de mer, à dos de dune. Galets et bois flotté.
« Je veux une cabane en verre pour y voir le monde ». Même si ce monde a trop d’adversaires.
Il est temps d’interpeller Albert. Einstein. Le monde s’use quand on le perd, quand les ruisseaux ne vont plus à la mer. Il pleut des mystères. Tout est relatif. Rien n’est résolu. On comprend les nuits sans sommeil, les jours sans fin Par dessus mieux que par dessous surgit la beauté napppe déposée sur la table des invités.De titre en titre, toutfluide. Je hoche la tête. Je me perds avec aisance. L’œil regarde l’immobile, les oreilles entendent les contretemps, et il est digne, cet univers. Il flotte sur nos épaules comme des ailes qui se déploient et montent par dessus les arbres.
Dans cette chapelle, la vie est partout finalement. Par dessus le manque et les absents.
Un olivier dehors dodeline ses branches, on dirait qu’il complice. Ce concert ne pouvait jouir d’aucun autre écrin.
Puis voilà la nuit tombée. On voyage encore et encore. Embarqués au-delà de la vie sans répit sans repos.
On divague aussi près des vagues, vaguement. Le verbe est alerte, les de passes passent d’une âme à l’autre. Watine chante l’instinct de survie. Fait pleuvoir des mots habités qui jouent entre eux pour dire avec la force fragile fébrile agile. Complainte qui jamais ne se plaint.
Et puis déjà, c’est la dernière chanson.
 » J’écris des secrets sur les murs. Je garde la maison « .
Comme un bateau vogue sur l’eau, à l’ombre des cascades et des fontaines. Les artistes sont des explorateurs.

Mobylette etc.

Des fois, je suis couillon, hein : des fois, je me refuse à terminer un livre ! Il me reste quelques pages. Là, par exemple pour être précis : 82 J’adore ce combo peur / désir ! J’ai peur de lire les dernières phrases ; j’ai peur de devoir fermer le bouquin. J’ai peur que la main de l’auteur me quitte alors. Que la belle histoire que lui et moi nous nous sommes racontés quitte le réel, que le bel échange que lui et moi avons eu par-delà les lignes se termine. Et j’adore en même temps cette hâte le soir après la journée de labeur, ou le week-end dans la journée, de le retrouver ce bouquin. Ce pote.
Cela vous fait parfois le coup aussi ?
Certains auteurs au sens littéral du terme vous rentrent dedans.
Et c’est bonheur.
La connaissez-vous vous aussi cette (belle et étrange) sensation ?
Un titre sur un livre, un nom d’auteur (d’hauteur en l’occurrence) et pof, achat spontané et en réalité c’est un ami ou une amie qui vous vous offrez.
Djian et Van Cauwelaert, a une certaine époque.
Fred Vargas, Véronique Olmi, Alice Ferney.
Belleto. Olivier Adam. Nicolas Mathieu.
J’ai bonheur à vous parler du petit dernier (très drôle) : Frédéric Ploussard.
Drôle car comme son bouquin, le gars est grand. Très grand. Il en parle de ses cannes à rallonge dans son roman « Mobylette ».
A vrai dire, maintenant que j’en suis à la page 326, nous avions beaucoup de raisons de nous rencontrer.
De un, la mobylette. Sans même lire la dernière de couverture, cela m’avait plu l’idée qu’un type raconte une histoire de mobylette. Question de génération. Ma mobylette à moi, ce fut quelque chose ! Curiosité amusée, donc.
De deux, l’histoire a lieu en Lorraine. Dans ce que l’on appelle ici en Meurthe-et-Moselle le Pays Haut. Région minière. Métalleuse. Pas que : dans le Piémont Vosgien aussi, comme on dit également, un endroit merveilleux aux airs de Canada où le héros du livre aime à aller se baquer. Le grand est en effet un nageur. Parfois un plongeur. En eaux vives. Ca le détend. Ca le nettoie.
De trois, enfin : le gaillard est dans le bouquin un enfant de Lorraine qui a un job d’éducateur dans un foyer de l’enfance. Il narre des jeunesses à travers sa mobylette, la sienne d’abord, celle d’autres ensuite, et si ça poisse, si ça rayonne aussi. Il faut dire que si tout est toujours très sérieux évidemment, tout est toujours aussi teinté d’ironie et d’humour. Une écriture chaude comme la confiture sur la tartine.
Bref : chaudement, je vous recommande d’embarquer sur la « Mobylette » de Frédéric Ploussard.
Un grand livre, qui n’a pas de prix.
Un style d’écriture assez unique.
C’est en riant de préférence aux pleurs que l’on a le plus de chances d’affronter la vie.
Et c’est en faisant rire qu’on se partage la lourde tâche de suffoquer.
Plomb des vies du fer, des quartiers sidérurgiques, des quartiers ou des villages.
Poids de ce plomb qui peut tomber sur la gueule de n’importe qui à partir du moment où il naît quelque part.
Ce grand livre narre en mode choral cette enfance, puis cette vie « adulte » dans les mares hypocrites qui jonchent nos chemins et jalonnent nos emplois du temps.
Le lisant, le Fred, je me disais, putain, les mêmes maux, les mêmes mots et cette solidité au fond qui fait qu’on ne vacille pas malgré la boue du jour. Des jours. Sûrement parce que le soleil brille toujours quelque part si on a cette mobylette là qui cavale quelque part en nous.
Quoi d’autre sinon la liberté dans des coins de nos têtes ?

Ironie identitaire

Disons-le très simplement : je suis un blaireau.
De ceux qui perdent assez facilement leurs affaires, explosent leurs téléphones portables, oublient une veste ici, un sac là.
Sans parler des clés.
Je suis un témoin professionnel de cette fameuse sentence : quand on n’a pas de tête, on a des jambes. Alors je marche. Je fais des tours et des détours. J’avance, je reviens sur mes pas, etc. Je m’inconfore, aussi, dans des positions étranges parfois, à la recherche par exemple de mes papiers d’identité, qui se sont fait la malle je ne sais quand.
Cela faisait un moment qu’il me semblait bien que j’avais paumé ces papelards.
De fréquentes recherches dans mes bagnoles, mes poches de manteaux et autres blousons, sous les coussins des canapés, dans divers lieux y compris des improbables en attestent.
C’est au moment d’aller voter pour le premier tour de l’élection présidentielle que le couperet est tombé. Ma seule preuve désormais de mon identité est… ma carte vitale !
Belle ironie comme je les aime. Ma carte vitale !
Exit en effet le permis de conduire (et bienvenue la crainte d’un contrôle), exit la carte d’identité (mais bordel où est-elle tombée ?), je ne tiens sur le plan civique et réglementaire qu’à ma carte vitale pour prouver qui je suis si on me le demande. Et encore. Ca ne vaut que parce que ma bobine est dessus. A se demander si un jour on ne va pas me ramener à la frontière.

Une brève histoire de mon épuisement démocratique

L’œil un peu torve, j’ai regardé jusqu’à pas très tard la « soirée électorale » du dimanche 24 avril 2022. Pas tout à fait remis de mon extraordinaire sens civique le mercredi précédent et le « débat » entre les deux intempérants suivi jusqu’au quasiment bout. La société du spectacle en a fait les finalistes d’une « partie » entre deux écrans de pub. Nous y sommes. Ce dimanche soir, cette pensée : Mais ils n’arrêteront donc jamais, me disais-je, moitié exsangue, moitié hagard, alors que les motos filaient le train à des voitures dans Paris et que la scénographie limite indécente d’un homme et d’une femme main dans la main entourés d’enfants se dirigeait vers l’hexagone installé devant la tour Eiffel ? Juste avant, les déchus refusaient de sortir du « JE » et annonçaient que c’était parti pour le troisième tour. A peine étions-nous dans le final du second. L’image qui apparaît à 20 h tout ça. A peine j’ai eu le temps de me remettre de mes deux dernières enveloppes bleues dans l’urne glissées. A peine j’ai eu le temps de seulement commencer à m’apercevoir comme cette campagne ultra-courte, cette séquence comme on dit de nos jours, a été fort beaucoup très trop longue. Telle une irruption incongrue du franco-français dans les décombres ukrainiens ou maliens. Laquelle Ukraine nous avait saisie, bien malgré elle sous l’œil mêlé de Moscou et du cyclone, alors que juste et si peu nous étions en train de nous remettre à redécouvrir des visages humains quand nous sortions dans la rue, après cette autre séquence, sanitaire celle-là (et qui s’apprête apparemment à revenir), et avec, confinements, masques, vaccins, et tout le toutim.
Invisibles sacrifiés, sur le devant de la scène soudain braqués par les projecteurs, mais vite, hein, on va pas s’éterniser non plus, augmentations de salaires ici, promesses d’investissements là.
On a si peu parlé des familles endeuillées. Des anciens partis avant d’avoir tout dit. Des jeunes comprimés par les dernières innovations pédagogiques. Pressurisés à passer en même temps des diplômes et à remplir des formulaires pour leur « avenir ».
Je me disais, « ils » sont dingues, « ils » jouent avec le feu. Alors que ça implose dans les foyers. Que ceux qui ont pas les mots sortent les poings, les flingues, se jettent sous des trains. Faut dire que de l’autre côté de l’Atlantique, twitter et sa mèche blonde allumaient d’autres feux mondiaux, aussi rapidement que chaque matin je me rendais à mon boulot. Tout de suite la suite, encore. Ce quinquennat de Macron 1er, a été épuisant en fait. Malotru.
Je n’oublie pas, en effet, qu’avant cela, déjà pour des histoires de carburant, d’énergie, des femmes et des hommes ont colère exprimé, se retrouvant sur des ronds-points, symboles circulaires du dernier lieu où l’on se parle. Parfaits bouc-émissaires déjà. On en parle encore. Nous sommes en 2018. On a gagné juste avant la Coupe du Monde de foot mais 20 ans après on ne s’est pas attardés. Il était déjà loin, le temps des nuits debout en 2016, éphémère mouvement intello commencé sous l’avant Macron, alors ministre de l’économie. En pleine « loi travail »…
Il m’a échappé comme tout cela narre seulement la suite de ce qui a précédé.
Ces divisions sans fin d’une société morcelée n’en finissant plus de se chercher des convergences et de les voir se diluer aussi sûrement que s’abaisse une matraque, que passe « quand même » une loi, qu’un renoncement en appelle un autre lequel en chasse un précédent.
Eh oui, déjà le tout de suite la suite, qui n’en finit plus de nous saper le quotidien.
Car à mesure qu’on sort d’un truc en mode post-trauma (Les tueries de Toulouse c’est 2012, Charlie-Hebdo et le Bataclan 2015, Nice 2016), hop, on enchaîne, on enchaîne. Et ça oui, c’est sûr, on enchaîne.
Le Quinquennat de Hollande comme celui de Macron a claqué avant même d’avoir commencé. Itou pour leurs prédécesseurs, en fait. Mitterrand a eu 1983, Chirac la cohabitation, Sarko la crise financière. Tabassés dans un coin du ring.
D’ailleurs, durant toutes ces années, on m’a parlé de sécurité, de travail, de pouvoir d’achat, de dette publique, précisément parce que pas, ou plus, ou moins. Et en même temps, comme dit l’autre, « baisses d’impôts » (mais augmentation de la TVA), « service public » démantelé, mais main sur le coeur, notre cher (trop cher ? si cher ?) modèle Français…
Mon épuisement démocratique, c’est cette sensation de pyromanes du futur : justice, éducation, hôpital, université, grand âge. Cette démocratie « à la française », putain putain, elle nous épuise. Car si le SIDA c’est 1981, le choc pétrolier c’est 1973, « L’effondrement du bloc de l’Est » c’est dans les années 1990, la « construction européenne (de 6 à 15 puis à 26) aussi. L’avénement d’internet également. Les attentats à New-York c’est 2001. Chirac et la maison qui brûle en 2002. Le référendum européen en 2005. Putain Putain. Arno, le chanteur Belge, est mort samedi 3 avril et le chante dès 1997. Vous me direz Dutronc et l’opportuniste c’est 1966.
Ici et ainsi narrée, mon anonyme histoire démocratique ressemble à une vaste partie de ball-trap à mesure que les cons-descendants (parfois dans l’arène) parlent à leurs con-patriotes, leurs con-citoyens, au sortir de leurs cons-ciliabules. Pendant que dans mon con-fort je con-tinue à con-templer et à tant bien que mal con-battre.
Con-seil : s’extirper de la torvitude, quelques instants, quelques instants seulement. Qu’on puisse, enfin si vous le permettez, déjeuner en paix. Puisque ça continue. Et qu’il faudra que ça cesse, quand même. Ambiance sonore

Frissons d’avril

On ne parle plus assez d’émotions, de nos jours, comme s’il fallait les planquer sous les masques et les tapis. Et encore moins des belles. Alors quand je me prends quatre belles décharges éclectiques, je ne vais pas me gêner pour partager cela ici et dire merci !

La première c’est un spectacle. Un peu plus qu’un spectacle : la première d’une création. Cheminant vers la salle, je pensais aux artistes, et me demandait dans quel était ils étaient. Puis nous entrâmes dans la salle. Puis le noir se fit, la musique surgit, c’était tendu bordel ! Comme un arc, comme un ciel et c’était beau ! Surtout quand vous connaissez les artistes, et que cela vous tire une larmichette, parce que putain, ils ont bossé, les bougres, et plus que cela. Merci #Fergessen.

La deuxième est une errance fractale, comme dit son autrice. C’est un album. C’est de la musique. C’est une passerelle. C’est un cocon. Un saisissant univers de sons âpres et doux, de mélodies flottantes et ancrées, acérées et lacérées, une respiration aérienne et rude. Tout cela déposé comme un morceau de soie sur le parapet de nos jours, loin, si loin de l’âpreté rugueuse et animale de nos jours bousculés, de notre monde éreinté et éreintant. Merci #Watine.

Le troisième est un bouquin. Un roman. Des tripes à la mode de quand ? Je suis arrivé à la page 127 comme dans un songe, c’est là qu’arrive la dame du titre. Un livre qui me cause forcément : il se passe en Lorraine, dans mes années, et ce n’est pas celui de Nicolas Mathieu, que je n’ai pas encore commencé. C’est Mobylette et ça claque, nom de bois ! J’en ai frissons rien que d’en dire quelques mots. On rit on pleure. L’autodérision peut ressembler à un linceul que l’on soulève pour voir dessous ce que c’est que naître et grandir quelque part. Merci #FrédéricPloussard.

La quatrième et dernier est un message vocal qu’une mienne connaissance m’a transmis ce dimanche. Comme on dépose un cadeau devant la porte. C’est sa parole posée sur des mots, sa voix amie qui confie bien plus que 5’24 d’une lecture d’un texte qu’elle a écrit. Merci.
Frissons ++, respect ++,+, touché ++++.


Le vote de l’ours blanc

A quelques encablures maintenant d’une échéance qui ne changera pas grand choses à nos existences, malheureusement, il y a quelque chose de malaisant dans une une campagne épuisée pendant qu’une vraie guerre qui ne dit rien de bon a éclaté près de chez nous, faisant oublier les autres guerres qui ne cessent de se tenir ailleurs, et faisant passer celle menée contre un virus comme une arnaque verbale.
Nos grands dossiers ressemblent soudain plus encore à des petits problèmes pour peu qu’on fasse la liste de ces dossiers traités par-dessus la jambe et qui disent une société française des malaises et des oublis.
Pas une strate de la population n’est épargnée.
Les enfants, les lycéens, les étudiants, les jeunes adultes, les midlle of life, les quinquas, les seniors.
Les « issues et issus » de minorités, les moins riches que d’autres, les abandonnés.
Côté pro, pas mieux : les sans-emplois, les avec, les boites qui trouvent pas de salariés, les métiers de l’aide qui sont au plus mal, les cadres qui pètent des câbles.
Et le caillou bleu, qui est comme nous finalement : puisque ça se réchauffe, d’abord, ça se refroidit. On sait qui sera le plus fort à la fin.

Il fait très froid dans notre démocratie qui en est de moins en moins une à mesure que comme partout, l’impérialisme des hommes force les frontières fragiles des pays qui, ne l’oublions pas, pour certains, ont été tracés à la craie.
A quelques encablures donc d’une élection présidentielle qui cache juste l’élection suivante laquelle donnera à un gouvernement les moyens de mettre ses idées si tenté est que ce soient des idées, je veux juste lancer une alerte.
Ne votez pas pour ces candidats qui prônent le repli sur soi. Ni pour ceux qui annoncent des baisses d’impôts. Ni pour ceux qui parlent économies.

Ils sont des escrocs. Ils sont des fossoyeurs.
Le repli sur soi est un déni de réalité.
Les baisses d’impôts l’assurance d’une cassure plus grande encore de ce qui est de la responsabilité de l’état français : l’éducation, le soin, la justice.
Les économies sont un mot indécent quand sans aller très loin, on regarde qui paie le quoi qu’il en coûte et qui s’est enrichi.

Depuis que je suis en âge de voter, je me suis toujours efforcé de « voter pour ». Je ne vais pas me dérober cette fois encore même si force est de constater que plus ça va et moins je suis dans les bons camps. Il m’est arrivé d’être majoritaire, mais c’était y’a longtemps. Je suis de plus en plus minoritaire, quand on ne me dit pas que je suis nul.  Blanc est pourtant une belle couleur. Un beau projet.

Je pensais ne pas aller voter cette fois. Je pense toujours que je ne devrais pas voter tellement on se fiche de nous et de nos tronches. Je vais pourtant aller voter. Parce qu’au détour d’une baguenaude sur le net, fort à propos, une internaute que les femmes s’étaient battues pour obtenir le droit de vote, et parce que au-delà du féminisme, tout simplement, l’Humain s’est toujours battu pour obtenir des conquêtes sociales dont même les plus virulents profitent sans vergogne, la mémoire bien courte.

Cette élection ne changera pas la face du monde. Cela fait belle lurette que petit pays qui joue au grand ne pèse pas bien lourd. Mais par politesse, à l’histoire, à maintenant, à demain, voter prend un sens qui ne relève plus du « devoir civique » mais bien du droit. Nous avons des droits. Et mon petit doigt me dit qu’il va falloir batailler pour que un à un, ils ne fondent pas comme une banquise aux abois.

Au moment de voter, ou pas, pensez à l’ours blanc qui dérive affamé sur un morceau de glace. Il a faim. Il est seul. Il est dangereux. Il est en survie.     

La paire de jumelles

C’est une histoire méconnue. Deux jeunes filles, deux jeunes femmes. Victimes de leur prénom. Deux jumelles qui ont longtemps fait la paire et qui se sont évertuées à tout bien suivre la ligne tracée. Leur destin déposé dans le berceau. Biberonné. Bonne terre : deux grosses têtes, comme on dit dans les cours d’écoles. Route tracée. Tresses et regards clairs. En double.
Le collège avalé, le lycée dévoré. Haut les mains. Fastoche.
L’une a fort logiquement choisi l’institut national de l’audiovisuel.
L’autre s’est évidemment tournée vers l’école nationale de l’administration. Montèrent à Paris, pas question qu’elles fussent séparées. 7 bornes par la rue Lecourbe, 1 appartement cossu déniché rue des Favorites : la montée vers la capitale fut comme tout le reste depuis qu’elles ouvrirent les yeux sur ce vaste monde. Menée la main ferme, sans anicroches, avec le Café des écrivains comme QG, la médiathèque Marguerite-Yourcenar à proximité.
Oui, tout roule, sans embuches, elles foncent, telles robots.
Et puis clac.
Boum.
Nul ne sait comment ni qui a fracassé le chemin écrit d’avance. L’une ? L’autre ? L’histoire retient seulement qu’un matin de mars, l’une a dit à l’autre, je n’y vais pas, ce matin. L’autre a dit à l’une : moi non plus. Elles se sont reconfinées elles qui avaient si aisément franchi les obstacles jusque là. Passant jours sur canapé, survêtement et t-shirts qui baillent. Deux jumelles aux yeux mi-clos. Qui passent les jours et les semaines. Portables vidés, amorphes, laissés quelque part dans l’appartement de la rue des Favorites. La porte fermée aux insistances.
Il a fallu le serrurier et la police.
Il a fallu ouvrir pour entrer et essuyer l’attaque suave des mauvaises odeurs.
Il a fallu ouvrir les fenêtres et fouiller (rapidement) les deux chambres, la pièce commune, la cuisine, la salle de bains.
Il a fallu escalader monticules de vêtements et de livres, de nourritures et de mouches. Cafards aussi. Déboulés d’on ne sait où. Ni vues, ni connues, les deux jumelles s’étaient volatilisées.
L’on confirma, tant à l’institut qu’à l’école nationale.
L’on confirma, tant au café qu’à la médiathèque, et même au Deuz Restaurant, où elles se rendaient à chaque fin de trimestre.
L’on pleura en pays natal, père, mère, bras ballants, cernes sous les yeux.
L’on esquissa mille et une explications comme autant de théories branlantes ne reposant sur rien.
L’on déclara la double déclaration, la double disparition. L’on médiatisa. L’on se passionna pour ce que les médias appelèrent le mystère des jumelles.
L’on ne pensa pas, à regarder du côté de l’état civil.
Ni à consulter du côté du bar des Timbrés, et ses savoureux cocktails.
L’on ne de se douta de rien. L’on ne pensa pas ce que l’on disât à tous bouts de champs. Qu’elles étaient belles et intelligentes, très. Qu’elles étaient inséparables. Tant qu’on ne leur connaissait ni amis, petits ou grands, ni amies.
Lena et Lina avaient fini par haïr leurs prénoms.
Lena l’école de l’administration.
Lina l’institut national de l’audiovisuel.
Une lente désagrégation qui avait fomenté en elles sans que l’une ne le dise à l’autre, sans que l’autre n’ose en parle à l’une, chacune sentant chez l’autre qu’un truc clochait. Jusqu’à ce que ce matin-là.
Plusieurs semaines s’étaient écoulées avant qu’elles n’aillent à la mairie de la rue Péclet. 600 mètres à pied. 600 mètres pour y rencontrer l’étrange attelage qui tenait le service municipal.
Deux soeurs jumelles.
Les quatre firent l’affaire.
L’une et l’autre promirent aux autres de ne piper mot.
L’une et l’autre retournèrent à l’appartement, le temps que les papiers arrivent. Puis ils arrivèrent.
Elles avaient changé de prénoms, bien sûr. Et aussi de nom. Tant qu’à faire avaient dit les deux mères de la mairie qui avaient volontiers donné les leurs, ceux de jeune fille.
Elles avaient ouvert de nouveaux comptes bancaires, procédé à de savants retraits et dépôts, laissé les parents payer les factures, amusées que tout puisse à ce point tourner tout seul sans elles.
Elles purent facilement devenir invisibles. Et danser en silence dans l’appartement inconnu qu’elles avaient loué en pleine campagne.
L’une avait toujours rêvé de faire du cirque et l’autre de s’occuper d’animaux. Elles y travaillèrent, avec la patience des orfèvre.
L’une et l’autre avaient toujours eu envie de voyager.
Elles ont pris la route pour quitter tout ce cirque et ce bal des animaux.